jeudi 1 novembre 2012

Récital Perahia



Le 7 mai 1747, le pianoforte obtient ses premières lettres de noblesse. Carl Philip Emanuel Bach posera les jalons de son répertoire tandis que son frère Johann Christian donnera le premier grand concert public. Joseph Haydn (1732-1809) adoptera rapidement l’instrument et, entre 1760 et 1794, lui dédiera plus de 50 sonates à la personnalité distincte. Si les premières se rapprochent de l’invention à deux voix, les dernières se révèlent des pages d’une éblouissante virtuosité, aux contrastes souvent saisissants. « Car Haydn est bien à nous : enfant de nos contrées, il fait sans exaltation ce qu’il fait. D’ailleurs, que pourrait-il exalter davantage : tempérament, sensibilité, esprit, humour, spontanéité, douceur, force, enfin les deux signes mêmes du génie, naïveté et ironie, tout cela est déjà son bien propre », résumait Goethe dans Kunst und Altertum (Art et antiquité).

L’ampleur des registres et la délicatesse de la palette sonore de la Sonate Hob. XVI : 24 (composée en 1773) en font une des pages les plus extraordinaires signées par le maître viennois. Le premier mouvement, brillant, limpide, d’une élégance qu’aurait pu envier Mozart, mise sur l’adroite alternance entre modes majeur et mineur. Le deuxième propose en contraste un voyage plus intérieur, la ligne mélodique dessinant d’exquises volutes, gestes aériens ponctués de quelques tensions harmoniques. Il s’enchaîne au final, d’une bonne humeur contagieuse, redoutable de difficulté, les fragments mélodiques filant d’une main à l’autre.

Parues au printemps 1828 (les troisième et sixième pièces avaient été publiées de façon indépendante en 1823 et 1824 sous les titres « Air russe » et « Plaintes d’un troubadour »), les Moments musicaux D. 780, opus 94 de Franz Schubert (1797-1828) s’avèrent de purs bijoux pianistiques, tout en sobriété et en lyrisme. 

Le premier, bref scherzo formé sur la décomposition du simple accord de do majeur, ponctué par de nombreux silences, privilégie les contrastes entre thème chaleureux et passages plus rythmiques. Le deuxième se veut un envoûtant rondo aux deux épisodes alternés, le premier oscillant entre majeur et mineur, le second presque évanescent. Le troisième, dansant, nous plonge dans l’univers de Rosamunde. Le quatrième se lit comme un hommage à Bach, tandis que le cinquième est mu par une pulsation puissante, qui suggère un mouvement équestre. Le cycle se clôt sur une page introspective, qui rappelle dans son énoncé le choral.

L’œuvre pour piano de Ludwig van Beethoven (1770-1827) servira de modèle à tout le 19e siècle, plus particulièrement ses 32 Sonates, considérées par plusieurs analystes comme le Nouveau Testament du piano (le Clavier bien tempéré de Bach représentant l’Ancien Testament).

Dans son opus 27 no 2, le compositeur cherche non pas à s’affranchir des formes établies, mais à les transformer dans le sens d’une expression du soi et restera pour toujours héros luttant contre le destin.  Dédiée à la comtesse Giulietta Guicciardi, jeune femme de 17 ans dont il aurait alors été amoureux, cette sonate a été composée en 1801, alors que Beethoven prenait conscience de sa surdité naissante. Dès sa création, elle devait connaître un succès fulgurant, tant critique que public. L’Allgemeine Musikalische Zeitung n’hésitant pas à parler d’une « fantaisie d'une unité parfaite, inspirée par un sentiment nu, profond et intime, taillé d'un seul bloc de marbre ».

Le surnom « clair de lune » lui a été attribué par le poète Ludwig Rellstab en 1832 qui voyait en son premier mouvement une « barque au clair de lune sur le Lac des Quatre-Cantons ». Après le scherzo, « une fleur entre deux gouffres  » selon Liszt, le finale, qui aurait servi d’inspiration à la Fantaisie-Impromptu de Chopin, se veut, pour le musicologue Charles Rosen, « une représentation d’émotion la plus débridée. Même aujourd’hui, 200 ans plus tard, sa férocité est stupéfiante . »

À la période romantique, on vit l’âge d’or des pianistes-compositeurs, qui enrichiront de façon spectaculaire la littérature pianistique. La contribution majeure de Robert Schumann (1810-1856) reste sans contredit la création d’une variété de petites formes, un intérêt stimulé par l’étude des pièces de Schubert. Plutôt que de narrer une histoire, la musique cherche à capturer en quelques traits musicaux ciblés une atmosphère, un personnage, un lieu, une émotion.

Son Carnaval de Vienne est, lui aussi, une œuvre hybride, entre suite et sonate. Le premier mouvement, le plus virtuose, un thème principal apposé à six épisodes contrastants, mise sur des rythmes novateurs et intègre une citation de La Marseillaise. La courte Romanze, une page d’une simplicité apparente, mais d’une réelle profondeur, offre un contraste saisissant au Scherzino, composé d’une succession de fragments de deux mesures. L’Intermezzo demeure le moment le plus magique du cycle, la mélodie poignante s’échappant du flot continu des motifs arpégés de l’accompagnement. Le finale, de forme sonate, reprend plusieurs gestes compositionnels beethovéniens.

Plutôt que de traiter le piano – « l’orchestre de mon cœur » – comme un instrument de percussion, Frédéric Chopin (1810-1849) lui octroie le rôle de confident, transforme sa mécanique en chant. De la même façon que l’écrivain joue avec la ponctuation pour fragmenter ou étirer sa phrase, Chopin utilise des procédés similaires pour rendre la musique presque douloureusement intime. André Gide avance dans ses Notes sur Chopin : « Loin de charger de notes son émotion, à la manière de Wagner par exemple, il charge d’émotion chaque note, et j’allais dire : de responsabilité. Et s’il est sans doute de plus grands musiciens, il n’en est pas de plus parfait. »

Si les quatre Impromptus créent l’illusion d’improvisations transcrites, ils possèdent néanmoins une impulsion structurelle propre. Le sens du tragique insufflé au deuxième et ses contours en apparence flous le rapprochent de l’univers des ballades, alors que s’esquisse sous nos yeux étonnés une page introspective, méditation sur les jours heureux passés.

Sous les doigts de Chopin, le scherzo devient cri du cœur, poème épique. Alfred Cortot en parle comme « des jeux, cependant, mais terrifiants; des danses, mais enfiévrées, hallucinantes; elles semblent ne rythmer que l’âpre ronde des tourments humains. » Dans le Premier Scherzo, parfois surnommé « Le Banquet infernal » (sous-titre sous lequel il a été édité la première fois en 1835, contre l’avis de Chopin), la première section nous plonge d’abord dans une déferlante de frayeur, illuminée un instant par le trio, fugace, avant d’être chassé de nouveau par le drame du premier thème et une coda renversante.

Récital 24 octobre 2012 OSM en coproduction avec Pro Musica

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