Le programme que vous dirigez
est plutôt inusité et comprend la première montréalaise de la Symphonie de
Voříšek Symphony et le Concerto pour violon en ré mineur de Mendelssohn, peu joué. Comment l’avez-vous élaboré?
Quand Kent Nagano m’a demandé de diriger ce programme, il a
insisté pour que le répertoire soit différent – j’ai d’ailleurs cru comprendre
que l’OSM joue souvent du répertoire non-standard. Il souhaitait également que
le concert soit centré autour de la période classique.
Ma première rencontre avec le Voříšek a été très particulière. J'étais
assis dans la voiture, alors que je parcourais une grande distance et j'ai
soudainement entendu cette merveilleuse pièce. J'étais certain d’entendre
Beethoven, mais ne pouvait identifier l’œuvre. Je me suis dit: « Je connais
toutes les symphonies de Beethoven, quelle est donc cette pièce? » C'était il y
a une quinzaine d’années. Depuis, j'ai eu la chance de la diriger à quelques
reprises, et j'espère bien avoir la chance de le faire de plus en plus. Comme
l’a avancé l’un de mes amis, « C'est le symphonie de Beethoven que Schubert n'a
jamais écrite. »
M.
Nagano voulait également que je joue un concerto pour
violon. Pour être honnête, je
n'aime pas trop jouer et diriger
lors d’un même programme ; cela met une énorme pression ! C'est pourquoi j'ai placé le concerto en premier sur le programme, ce qui me permet
ensuite de diriger. Les
nombreuses œuvres symphoniques de Mozart sont si
magnifiques que les sérénades sont
souvent sacrifiées - même si la «
Posthorn » est l'une des plus
connues. J'aime cette musique
parce qu’elle permet de mettre en lumière les qualités de l'orchestre. C’est d’ailleurs
assez ironique que cette sérénade porte ce surnom, si on considère la longueur
du solo de cor de postillon ; on devrait plutôt l’appeler une sérénade
pour flûte ! Elle se rapproche de la façon dont j’approche Mozart, en tant
que série de personnages différents.
Un peu comme si chaque mouvement devenait un
personnage d’opéra…
Exactement.
Il ne doit pas
exister de nombreux enregistrements du Voříšek et vous avez dû apprendre à
connaître l’œuvre essentiellement à partir de la partition. Quels ont été
certains des défis rencontrés?
Après cette rencontre en voiture, j’ai trouvé quelques vieux
enregistrements d’orchestre tchèques, de piètre qualité. C’était plus important
ici de trouver une bonne partition – ce que j’ai fait. Quand vous « découvrez »
une pièce comme ceci, vous pouvez partir sur des bases entièrement nouvelles. Tout
le monde connaît les symphonies de Beethoven et Schubert. Quand vous dirigez un
opéra, vous devez réfléchir à la façon de le rendre unique. Ici, vous n’avez
qu’à suivre cette magnifique musique – un peu comme vous le feriez avec une
symphonie de Haydn moins connue. Je n’ai pas eu besoin de l’écouter encore et
encore pour la connaître; j’ai dû l’écouter avec mon oreille interne, pour
découvrir la meilleure façon de la transmettre.
Vous sentez-vous
différent si vous jouez ou dirigez? Êtes-vous toujours le même?
Je suis toujours le même. Le chef d’orchestre est chanceux
car il peut être plus neutre, surtout pendant les répétitions. Quand vous
jouez, c’est plus difficile d’entendre les autres voix. Je ne peux pas dire que
je préfère l’un ou l’autre, parce que j’ai grandi avec mon violon et c’est
l’instrument avec lequel je peux très bien m’exprimer. J’ai rapidement décidé
d’étudier la direction d’orchestre car cela m’intéressait. Un violon peut
produire certaines couleurs, mais il y en a tant d’autres possibilités avec un
orchestre – même petit – avec les couleurs, les conduites de voix… En tant que
musicien, cela ne fait pas grande différence si j’ai ou non mon violon.
Vous êtes chambriste
également. Cela teinte-t-il votre approche de la direction d’orchestre?
Au cours des 25 dernières années, j’ai passé 70 ou 80 % de
mon temps à jouer de la musique de chambre. Quand vous examinez la Sérénade de
Mozart, la différence entre les deux genres est bien mince. En musique de
chambre, quand le deuxième violon ou l’altiste fait quelque chose qui vous
inspire, cela peut affecter votre jeu. Quand un orchestre fait quelque chose
différemment, la même chose se produit. J’imagine que l’on peut dire que j’ai
une approche plutôt chambriste de la direction. Je ne dis pas que les
répétitions doivent devenir une discussion ouverte, mais je pense que je donne
aux musiciens la possibilité d’émettre leurs propres idées, surtout s’ils
peuvent les démontrer avec leur instrument.
Que serait un concert
idéal pour vous?
Je
pense que
ce serait quand quelque chose se produit à cause de la musique, qui
rejoint tout le monde, musiciens comme public, que vous
avez le sentiment qu'au moins
un ou deux auditeurs ont compris ce que vous vouliez dire, que cela
n'appartient qu'à ce moment précis. Je pense que
ces instants soi-disant magiques – la seconde où ils arrivent – se résument au
moment où quelque chose d’hors de l’ordinaire se produit, même si c’est une
erreur. Vous avez à ce moment-là l'impression que les gens au fond de la salle l’ont senti, l’ont digéré.
Parfois, cela dure deux minutes, parfois une demi-heure, idéalement toute une
pièce. C’est intéressant aussi de jouer dans divers pays, avec des cultures
différentes, car vous ne vivrez jamais l’expérience de concert de la même
façon. C'est un défi constant pour n'importe
quel musicien de trouver le moyen
de partager sa vision. J’ai hâte
de le vivre à Montréal.
Propos recueillis et
traduits par Lucie Renaud
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