« Je suis bien obligé de croire que je suis musicien; mais, du moins, j'ai au-dessus des autres la connaissance des couleurs et des nuances dont ils n'ont qu'un sentiment confus, et dont ils n'usent à proportion que par hasard. [...] La nature ne m'a pas tout à fait privé de ces dons, et je ne me suis point livré aux combinaisons des notes jusqu'au point d'oublier leur liaison intime avec le beau naturel qui suffit seul pour plaire, mais qu'on ne trouve pas naturellement dans une terre qui manque de semences, et qui a fait surtout ses derniers efforts. Informez-vous de l'idée qu'on a de deux cantates qu'on m'a prises depuis une dizaine d'années, et dont les manuscrits se sont tellement répandus en France que je n'ai pas cru devoir les faire graver… »
Jean-Philippe
Rameau tient ses cantates suffisamment en estime pour s’en servir comme carte
de visite en 1727 alors qu’il tente de convaincre le renommé Houdar de la Motte
de lui fournir un livret d’opéra. Si le genre, importé d’Italie, adopté par
nombre de ses contemporains, dont Clérambault, Campra et Bernier, avait
rapidement séduit le public français, Rameau y voyait surtout un moyen
d’apprivoiser l’opéra. « Il faut être au fait du spectacle, avoir
longtemps étudié la nature pour la peindre le plus au vrai qu’il est possible,
avoir tous les caractères présents, être sensibles à la danse, à ses
mouvements, sans parler de tous les accessoires; connaître les voix, les
acteurs, etc. », précisera-t-il d’ailleurs au jeune abbé Mongeot qui lui
demande conseil dans une lettre datée du 29 mai 1744. « Il faudrait, avant que
d’entreprendre un si grand ouvrage, en avoir fait de petits, des cantates, des
divertissements, et mille bagatelles de cette sorte qui nourrissent l’esprit, y
échauffent la verve, et rendent insensiblement capable de plus grandes choses.
»
On reconnaît
parfaitement là Rameau : sa passion pour l’art, sa recherche de
l’excellence, sa culture en apparence sans limites, sa facilité à transmettre
un message, en mots comme en sons. Comme il l’écrit dans son Traité de l’harmonie, « Un bon musicien
doit se livrer à tous les caractères qu’il veut dépeindre et comme un habile
comédien, se mettre à la place de celui qui parle. » Peu importe les moyens à
adopter pour y parvenir, le compositeur se sert de sa musique et du jeu de
l’harmonie pour traduire les sentiments. Il faut considérer les cantates ici
entendues non pas tant comme des opéras en miniature que des œuvres de musique
pure qui,
comme l’avance Paul Berthier dans Réflexions
sur l’art et la vie de Jean-Philippe Rameau « triomphe par les seuls moyens et attributs de la
musique : la mélodie, parée de richesse et de variétés, le rythme aux
mille ressources et qui se renouvelle sans fin, l’harmonie qui sort toute neuve
de ses mains, avec une plénitude dont nous demeurons étonnés, l’assemblage des
timbres et les écritures instrumentales ou vocales auxquels le temps n’a fait
aucun tort ».
Aquilon et Orithie et Thétis, sans doute les plus anciennes, auraient
été composées à Lyon ou lors des premiers mois que le compositeur passa à
Clermont. La première comprend un magnifique air de la fureur, gamme montante fébrile
se superposant à une partie de violon particulièrement éclatante. Thétis
s’amorce par un prélude qui emprunte ses rythmes pointés à l’ouverture
à la française et qui permet aux deux personnages de prendre leur place. « Vous pourrez
remarquer le degré de colère que je donne à Neptune et à Jupiter selon qu'il
appartient à l'un et à l'autre, et selon qu'il convient que les ordres de l'un
et de l'autre soient exécutés », explique-t-il à La Motte.
On sait que Le Berger fidèle a été donné
(et vraisemblablement créé) à l’automne 1728. Cette cantate, la plus française
du lot, porte le sceau distinctif de Rameau : vigueur, équilibre et clarté
et ce, dès le premier air, que l’on peut rapprocher de plusieurs pages
opératiques ultérieures. Rameau réutilisera d’ailleurs « L’amour qui règne dans
votre âme », solo à l’italienne, dans ses Fêtes
d’Hébé.
Les copies des Amants trahis qui nous sont parvenues sont datées de 1721. Dans une
verve comique qui préfigure Platée,
deux amoureux abandonnés se plaignent de leurs maîtresses. (La partition
originale est écrite pour basse et haute-contre.) L’un se sert des larmes,
l’autre des railleries. Rameau y dévoile
toute l’étendue de sa palette expressive. Quand, dans « Lorsque malgré son
inconstance », Damon se moque, la basse d’Alberti de la viole anticipe puis
fait écho au rire. Lors du second duo qui oppose les deux éconduits, les motifs
de la viole, traitée de façon concertante, soulignent la légèreté de Damon,
comme si celui-ci se mettait à danser. Dans « Du dieu d’amour je prends tous
les feux », les ondulations obsédantes de la viole semblent curieusement dépouillées
de cynisme. Avec « Faut-il qu’Amaryllis périsse? » du Berger fidèle, l’air se veut un sommet des œuvres de jeunesse de
Rameau. Comme l’a résumé Dagoty dans Galerie
françoise : « Passions, sentiments, tout fut du ressort de son génie.
»
Album Analekta sortie hiver 2013
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