On attendait avec impatience la première
montréalaise de Red, pièce lauréate
d’un Tony en 2010; la production présentée par le Centre Segal ne déçoit pas,
au contraire. Dès que l’on met les pieds dans la salle, on bascule dans une
autre époque (1958-59), une autre façon de traiter l’art, un autre univers,
celui du studio loué par Mark Rothko, situé au 222 Bowerey, reproduit avec brio
par la scénographe Eo Sharp. Alors que le public s’installe, Randy Hughson est
déjà Rothko, contemplant une toile, écoutant de la musique de chambre diffusée
par un vieux tourne-disque. L’œil apprivoise les reproductions, qui
transmettent bien le côté troublant des originaux. Quand les lumières se
tamisent, entre en scène celui qui souhaite devenir son assistant, le jeune Ken (Kesse Aaron Dwyre), antithèse
autant que faire-valoir. Quelques secondes suffisent pour comprendre qu’un duel
s’amorce, qui traitera d’art, bien sûr, mais aussi de legs, de tradition comme
d’avenir, de transmission.
La pièce de John Logan repose au fond sur une seule
question, posée dès les premiers instants : « What do you see? » Comment décrire, comment communiquer
l’émotion? Pour s’affranchir des cadres, l’art doit contenir philosophie,
musique, littérature, avance Rothko. Toute couleur a besoin d’un contexte pour
se révéler. « You mean scarlet? You mean crimson? You mean
plum-mulberry-magenta-burgundy-salmon-carmine-carnelian-coral? Anything but
‘red’! What is
‘red’?! » Le rouge sert d’élément déclencheur, devient synonyme de souvenirs
douloureux (le sang séché sur les draps et le tapis, quand le tout jeune Ken
découvre ses parents assassins) que peur de l’avenir.
« There is only one thing I
fear in life, my friend... One day the black will swallow the red. »
La mise en scène de Martha Henry, particulièrement
attentive, révèle de façon idéale l’arc de la pièce, lente progression vers un
apex qui laisse le spectateur pantois. Doucement, la connivence s’installe
entre maître et assistant, aussi bien qu’entre les deux acteurs. Au début,
Randy Hughson peine un peu à s’extraire de la tapisserie musicale, qui va de
classiques de la musique de chambre à l’Adagietto
de Cinquième Symphonie de Mahler,
vraisemblablement interprétés par des interprètes d’alors si l’on se fie au son
vaguement mono qui est projeté. En contrepartie, la voix de Kesse Aaron Dwyre
semble la transpercer. Et puis, comme un torrent qui gronde, le vernis de
Rothko craque, le désespoir finit par pulser à travers le texte, comme la
lumière à travers les toiles, comme une vague qui se fracasse sur la rive.
Une autre scène spectaculaire, d’une force brute,
nous montre les deux protagonistes couvrant la surface d’un large canevas d’un
fond terre de Sienne. Ici, nulle parole n’est échangée, Rachmaninov prend toute
la place. Ces deux minutes de pure intensité nous permettent de saisir la puissance
d’une œuvre, qu’elle soit picturale ou théâtrale. Une tragédie d’Eschyle dans
chaque coup de pinceau…
Peut-on vivre de son art? Devrait-on vivre de son
art? Le personnage de Rothko décrie les idées fermées des membres de la haute
société (l’attaque contre les collectionneurs se veut virulente), mais
travaille selon un horaire de fonctionnaire. Il jure que les artistes devraient
crever de faim… sauf lui, bien sûr. Logan, qui a signé les scénarios de succès
hollywoodiens comme Gladiator et The Aviator se moque peut-être ici de
lui-même. Il n’hésite pas non plus à aborder la question de la jalousie entre créateurs.
Pourquoi Rothko n’admet-il pas la pertinence des démarches d’Andy Warhol, Roy
Lichtenstein, Jackson Pollock ou Jasper Jones quand lui-même a jugé nécessaire
de faire éclater les limites du cubisme? Quand doit-on abandonner la bataille? Lorsque
Ken parvient enfin à tenir tête à celui qu’il aurait voulu comme mentor, mais à
qui il n’osera jamais montrer ses œuvres, Rothko le renvoie. Et si, au fond,
tout ce temps-là, en refusant d’exposer ses toiles à la lumière du jour, le
peintre refusait de s’exposer au monde extérieur, pensant repousser la mort? Un
portrait criant de vérité.
Site Internet JEU
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