dimanche 7 décembre 2008

Un à la fois

Avez-vous parfois l’impression de combattre dans les tranchées ou de faire partie d’une organisation secrète? Vous imaginez-vous à l’occasion en David effrayé devant Goliath, se demandant désespérément s’il réussira à vaincre le géant? Remettez-vous en question la pertinence de poursuivre la transmission du répertoire classique toutes époques confondues à des élèves plus ou moins doués? Si oui, surtout n’abandonnez pas! Les interrogations existentielles (Pourquoi avoir choisi cette voie semée d’embûches?), le retour sur soi (Suis-je encore capable de vivre ce choix jour après jour?) et ses habiletés à transmettre le savoir (une véritable « mission » que cette trans-mission), le questionnement de ses motivations (Le fais-je par besoin financier ou par conviction?), l’idéalisme par moment romantique (Oui, je les convaincrai tous de la beauté du répertoire!) sont autant de facettes de ce travail de pédagogue que nous avons, volontairement, choisi.

Ceux qui me lisent régulièrement le savent : je mène une vie parallèle d’écriture en plus de consacrer un certain nombre d’heures par semaine à l’enseignement. J’aurais pu faire le choix de me consacrer uniquement à la rédaction musicale, mais c’est plus fort que moi, je suis complètement accro à l’enseignement et je n’ai aucune intention de me rendre à une soirée de P.A. (professeurs anonymes), sauf bien évidemment si c’est pour partager ma fièvre pour l’enseignement. J’imagine ma première visite : « Bonjour, je m’appelle Lucie. Je suis enseignante depuis 17 ans et je suis incapable de m’arrêter. Aidez-moi! »

Cet automne, j’avais décidé de minimiser mon nombre d’heures d’enseignement hebdomadaires pour pouvoir souffler un peu. J’avais enfin éliminé la folie du samedi de mon horaire, au grand soulagement de mes enfants et de mon mari qui devaient croire que je m’évaporais mystérieusement le samedi arrivé. J’avais sabré dans les heures, m’étais raisonnée que je ne prendrais aucun nouvel élève (j’en avais tout de même gardé une quinzaine dont je ne pouvais « absolument pas » me départir). Et puis, j’ai flanché. Une amie d’une élève adolescente (que j’ai rescapée il y a quelques années de la terrible maladie du « dégoût du piano », à mon très grand plaisir) m’a relancée pour que je la prenne aussi. Les horaires ne concordaient pas, la flexibilité de l’un et l’autre semblant toute relative. Deux semaines plus tard, un trou s’est mystérieusement présenté dans mon horaire et j’ai pu la rencontrer pour une première fois : le coup de foudre mutuel. Elle trouvait enfin un professeur qui comprenait ses lubies d’adolescente et son intérêt réel pour l’instrument, je découvrais une élève remplie d’un potentiel jusque là mal exploité. Un mois est passé quand, coup sur coup, j’ai reçu deux autres appels. J’étais décidée : cette fois, je dirais non, je me montrerais intraitable… jusqu’à, moitié par dépit (ma vie de rédactrice me comblait très peu ces semaines-là), moitié par curiosité (deux profils vraiment inhabituels d’étudiantes), j’ai de nouveau craqué. L’horaire a fait un triple saut périlleux vers l’avant (heureusement pour moi, j’ai une santé de fer) mais je sentais, intuitivement, qu’il fallait, autant pour moi que pour elles, que j’acquiesce à leur demande et plonge dans la découverte de nouveaux mondes étranges. Je ne l’ai pas regretté.

Quand j’entends Alain Lefèvre clamer haut et fort : « Nous avons une lutte très intense à mener, ce sera de plus en plus difficile car nous n’avons pas fait nos devoirs et nos leçons auprès du jeune public », je me sens interpellée, personnellement, viscéralement, car je sais que, même si je ne réussis pas à gagner la guerre contre l’ignorance ou même à renverser la vapeur, j’aurai convaincu quelques dizaines (qui éventuellement se multiplieront en centaines) d’apprentis pianistes que la musique classique change une vie pour toujours… un étudiant à la fois. De ce coup de foudre-là, on ne se relève jamais… et c’est tant mieux!

La Muse affiliée, février 2002

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