Je vous entends déjà grincer des dents à lecture du titre de cet éditorial. Comment ose-t-elle nous parler de cette denrée trop rare, surtout en période de préparation aux examens et récitals de fin d’année? Vous vous dites peut-être que : a) je n’ai que cinq élèves, tous admirablement doués; b) j’ai une bonne, un chef et une nounou à temps plein qui gèrent mon quotidien; c) j’habite sur une île déserte ou au fond d’une grotte et n’ai aucun contact avec la réalité. Bien évidemment, vous auriez tout faux! J’ai, tout comme plusieurs d’entre vous, une maison (très souvent en désordre), une famille (chaque membre a ses humeurs et je dois composer avec le tout), un chien (légèrement névrosé mais qui, heureusement, aime la musique) et un travail à temps plein en plus de mon enseignement. Tous les dimanches soir, j’hésite entre l’auto-flagellation (« Comment se fait-il que je n’aie pas eu le temps de tout faire? ») et un désir éhonté d’évasion (« À moi, Tahiti et Bora Bora! »).
Pourtant, s’il y a une chose que j’ai réalisée en gagnant de l’expérience (à défaut de sagesse), c’est que les aspects de nos vies dont nous sommes le plus fiers sont souvent ceux qui nous ont pris le plus de temps. Quand j’ai commencé à enseigner, je m’attendais à ce que – évidemment, quelle question! – les élèves aient travaillé pendant des heures et me démontrent par leurs progrès éloquents la pertinence de mes conseils avisés. Hum… Après quelques semaines (mois, années) légèrement frustrantes, j’en suis venue à la conclusion qu’il faudrait que j’abaisse mes attentes. Oui, autrefois, jadis, je m’exerçais deux heures par jour (de gré ou, bien souvent, de force). Non, cela ne représente plus la réalité d’aujourd’hui.
Maintenant, je prends exemple sur une amie qui me confiait ne plus rien attendre de son couple et choisir d’être surprise par les attentions de son conjoint (quand il y pense). Ainsi, je n’attends rien des élèves, mais espère toujours secrètement être surprise. Dès que je dénote un progrès, si minime soit-il, que ce soit du rythme, de la lecture, de l’interprétation ou de l’enthousiasme de l’élève, je me dis que la journée devient mémorable. Je le mentionne d’ailleurs régulièrement aux élèves quand ils me comblent de leur attention musicale : « Ça valait la peine de se lever ce matin! Wow, c’était super! » Je constate que ce relatif détachement me permet de mieux investir le temps que je passe en compagnie des élèves. Je choisis plutôt de leur apprendre à travailler, une note, une mesure, une page à la fois, pour que, demain ou dans 10 ans, ils puissent voler de leurs propres ailes.
Je prends aussi le temps de connaître leur personnalité et leur vécu, forcément étonnamment différents. J’en ai un particulièrement espiègle, une autre d’une intensité parfois troublante, une troisième légèrement exaltée, un quatrième plutôt silencieux mais qui a toujours des choses étonnantes à révéler quand on s’y attarde. Il y a celle pour qui la musique est un échappatoire, celle qui assiste au cours « parce qu’il le faut », mais qui se fait souvent prendre au jeu, cette adulte qui a toujours rêvé de se perfectionner en classique et qui, ce rayon de soleil, a pleuré il y a quelques semaines parce que les rouages de l’amitié étaient trop difficiles à saisir… La liste est longue et n’est probablement significative que pour moi, que pour eux. « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante. » En cette fin d’année, je vous souhaiterai donc du temps – du « quality time » comme disent les anglophones –, pour vous, pour vos élèves, pour l’amour de la musique…
La Muse affiliée, mai 2005
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