Zubin Mehta, directeur musical émérite de l’OSM, retrouve ce soir l’Orchestre qu’il a dirigé au début de sa carrière, de 1961 à 1967. Grand spécialiste du répertoire romantique et des superproductions orchestrales, il nous offre son interprétation de deux œuvres phare du répertoire.
Piotr Ilitch Tchaïkovski
Né à Votkinsk le 7 mai 1840
Mort à Saint-Pétersbourg le 18 novembre 1893
Symphonie no 6, « Pathétique », en si mineur, opus 74
Toute musique sublime les émotions mais peu de compositeurs semblent savoir toucher le public autant que Tchaïkovski. Comme le mentionnait le chef d’orchestre Leopold Stokowski : « Sa musique vient directement du cœur et est une expression spontanée de ses émotions les plus intimes. Elle est aussi sincère que si elle avait été écrite avec son sang. »
Tchaïkovski écrit en février 1893 à son neveu Vladimir Davydov qu’il travaille à une nouvelle symphonie, qui comporte un programme « profondément subjectif » mais qui ne serait pas divulgué afin que les auditeurs se l’approprient. « Le travail avance si vite qu’en moins de quatre jours j’eus écrit le premier mouvement, et j’entrevois déjà clairement les autres. La moitié du troisième mouvement est prête également. Du point de vue de la forme il y aura beaucoup de choses nouvelles, le finale notamment ne sera plus un bruyant allegro mais un long adagio. »
Si « pathétique » a une certaine connotation péjorative en français, il est important de mentionner ici qu’en russe, patetichskya fait plutôt référence à quelque chose de passionné, d’émotionnel et de douloureux. Dernière œuvre du compositeur russe, dédiée à son neveu, sa Symphonie « Pathétique » est créée le 16 octobre 1893 à Saint-Pétersbourg, sous la direction du compositeur. Malgré une réception tiède, Tchaïkovski déclare en être « plus satisfait que de toutes ses autres œuvres ». L’œuvre sera présentée de nouveau en décembre 1893, à Moscou, quelques semaines à peine après la mort du compositeur. Dans la salle, ce soir-là, se trouve un jeune garçon de onze ans, Igor Stravinski, futur compositeur du Sacre du printemps.
Le premier mouvement s’amorce par le chant du basson solo, accompagné par les cordes. Ce motif cède la place à une mélodie romantique qui a mené plusieurs commentateurs à y voir l’expression musicale de la passion amoureuse, émois bientôt balayés par un passage agité. La bataille entre les deux thèmes se poursuit tout au long du mouvement avant que le thème romantique ne soit énoncé de nouveau, cette fois teinté d’une humeur plus sombre.
Le deuxième mouvement, une séduisante valse tronquée en 5/4, apporte une bouffée de fraîcheur bienvenue à l’œuvre.
Le troisième mouvement, fougueux et passionné, tourne autour de deux thèmes, l’un aux bois, nerveux et agité, l’autre aux cuivres, « solennellement jubilatoire » selon le compositeur, une marche majestueuse qui finit par triompher.
Le finale nous replonge dans l’univers tourmenté du mouvement initial. Le premier thème, déchirant, est confié aux deux sections de violons qui se l’échangent. Dans la partie centrale, un nouveau thème, même si en majeur, est teinté d’un douloureux renoncement, avant de mener à un climax lancinant qui plane au-dessus d’un roulement de tambour fortissimo. La coda est introduite par un pesant chœur de cuivres avant que le deuxième thème ne réapparaisse pour finalement s’éteindre doucement, dans une grande tristesse.
Igor Stravinski
Né à Oranienbaum le 17 juin 1882
Mort à New York le 6 avril 1971
Le Sacre du printemps
Musicien révolutionnaire, Stravinski est le premier compositeur à utiliser la polytonalité (juxtaposition de plus d’une tonalité à la fois, par exemple dans un bloc d’accords) de façon aussi affichée. Loin de nier la dissonance, Stravinski la perçoit plutôt comme un enrichissement de la tonalité. Il manipule également la rythmique de façon unique en magnifiant l’usage des syncopes et des déplacements des accents naturels, en privilégiant les rythmes non symétriques, en intercalant de nombreuses ruptures rythmiques et en opposant mesures ternaires et binaires (polyrythmie).
Comme pour Petrouchka, Le Sacre du printemps est né d’une vision qu’aurait eue Stravinski en 1910. Il écrit dans Chroniques de ma vie : « En finissant à Saint-Pétersbourg les dernières pages de L’Oiseau de feu, j’entrevis un jour, de façon absolument inattendue, car mon esprit était alors occupé par des choses tout à fait différentes, j’entrevis dans mon imagination le spectacle d’un grand rite païen : les vieux sages, assis en cercle et observant la danse à la mort d’une jeune fille, qu’ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps. Ce fut le thème du Sacre du printemps. »
Le ballet ne comporte pas d’intrigue comme Stravinski l’explique plus loin: « Le Sacre du printemps est une œuvre musica-chorégraphique. Ce sont des images de
L’élaboration des maquettes des costumes et des décors mais aussi l’argument du ballet a été conçu conjointement par Stravinski et le peintre Nicolas Roerich (1874-1947), avant que le danseur étoile Vaslav Nijinski (qui n’a que 24 ans) ne s’attaque à la chorégraphie. Nijinski a de la difficulté à s’approprier l’œuvre. La modernité de la musique déroute et pose des problèmes aux danseurs tandis que les mouvements, en opposition avec leurs bases classiques, les font souffrir. Une centaine de répétitions est nécessaire pour que les danseurs croient finalement à l’œuvre.
La première du Sacre, le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, devait déclencher l’un des plus retentissants scandales de l’histoire de la musique. Des sifflets fusent tandis qu’une rixe éclate entre ceux qui aiment et les autres qui détestent l’œuvre, rendant par moments la musique quasi inaudible. Imperturbable, le chef d’orchestre Pierre Monteux dirige l’œuvre jusqu’au bout. Le public, ne sachant comment réagir à la violence du spectacle, n’y comprend rien. Les critiques du lendemain sont lapidaires, n’hésitant pas à parler du « Massacre » du printemps. Certains artistes comme Maurice Ravel ou Jean Cocteau s’enthousiasment pour le Sacre mais rares sont les critiques qui tentent d’analyser la nouveauté de l’œuvre. Le ballet est redonné quatre fois à Paris, puis quatre fois à Londres en juillet. Ne récoltant qu’incompréhension du public, Diaghilev, l’imprésario des Ballets russes, le retire définitivement du répertoire de la compagnie.
Une des grandes forces du Sacre est la façon dont Stravinski propose une nouvelle conception du temps musical, mosaïque aux multiples facettes, tels les tableaux cubistes de Picasso, plutôt que blocs monolithiques. Le temps y semble morcelé, les fragments en opposition, une section se jetant immédiatement dans l’autre.
Les images tribales fortes, la musique extrêmement rythmée et aux dissonances marquées, le sujet païen du livret étonnent encore, près d’un siècle après la création du ballet. Pourtant, dès qu’on l’a entendu une première fois, on n’a de cesse de renouveler l’expérience et d’y plonger plus profondément.
(Concert-bénéfice OSM, décembre 2007)