vendredi 29 août 2008

Ravel et Mozart

Le programme de ce concert, dernier de l’intégrale Mozart de Louis Lortie, se veut quasi intemporel. Le dernier concerto de Mozart, écrit dans un style très dépouillé, est joint à un Ravel qui regarde en arrière, que ce soit vers les clavecinistes du XVIIIe siècle dans Le Tombeau de Couperin ou vers le monde de l’enfance dans Ma Mère l’oye.

Maurice Ravel
Né à Ciboure (Pyrénées-Atlantiques) le 7 mars 1875
Mort à Paris le 28 décembre 1937

Le Tombeau de Couperin

Dès 1914, Ravel avait été hanté par ce projet de Tombeau de Couperin, créé dans sa version pour piano solo par Marguerite Long le 11 avril 1919. « L’hommage s’adresse moins à Couperin lui-même qu’à la musique française du XVIIIe », expliquera-t-il dans son Esquisse autobiographique. Il faut ici entendre le titre de tombeau non pas dans un sens funèbre (même si chacun des mouvements est dédié à un ami tombé au combat) mais plutôt mallarméen d’une « composition poétique ou musicale en l’honneur de quelqu’un ». La version pour orchestre, qui reprend quatre des six danses de celle pour piano, sera créée le 28 février 1920 aux Concerts Pasdeloup.

Le « Prélude », très orné, rappelle l’écriture pour clavecin de Couperin, de Rameau et de Scarlatti mais est enveloppé d’harmonies plus contemporaines. La « Forlane » se veut ondoyante, presque évanescente, les bois et les cuivres en illuminant subtilement les dissonances. Le hautbois mène la danse dans le « Menuet » aux couleurs pastorales, à la fois serein et mélancolique. Une musette se glisse en son centre, oscillant entre légèreté et tension. Le « Rigaudon », rustique jusque dans ses moindres intentions, est un contraste saisissant au côté volontiers aristocrate des premières pages.

Ma Mère l’oye, suite

Maurice Ravel est l’un des compositeurs – certainement avec Schumann – qui a le mieux su transmettre la nostalgie que tout adulte éprouve face au monde de l’enfance. Dans sa fantaisie lyrique L’Enfant et les sortilèges, le compositeur nous transporte dans l’univers d’un enfant dissipé qui refuse de faire ses devoirs. Pour Jean et Marie, les enfants de ses amis Godebski, il recrée plutôt le monde des contes merveilleux de Ma Mère l’oye. « Le dessein d'évoquer dans ces pièces la poésie de l'enfance m'a naturellement conduit à simplifier ma manière et à dépouiller mon écriture », explique-t-il dans son Esquisse autobiographique.

Inspirée des contes de Charles Perrault, de Marie-Catherine, comtesse d’Aulnoye et de Marie Leprince de Beaumont, cette œuvre voit d’abord le jour dans sa version pour piano quatre mains, le 20 avril 1910, salle Gaveau, à Paris. L’année suivante, Ravel en réalise une orchestration et étoffe son canevas original de deux numéros supplémentaires, le « Prélude » et la « Danse du rouet ». (C’est la version que nous entendrons ce soir.) En 1912, l’ensemble légèrement augmenté devient un ballet dans lequel la belle au bois dormant, pendant son long sommeil, rêve aux autres contes.

Le « Prélude », véritable « il était une fois », prépare l’auditeur à plonger dans l’univers féerique grâce à un bruissement de cordes énigmatique. « La Danse du Rouet » nous fait revivre la scène classique dans laquelle la princesse se pique le doigt sur la pointe du rouet abandonné au grenier du château. Dans « La Pavane de la Belle au bois dormant », la jeune princesse plonge dans le sommeil. « Les Entretiens de la Belle et de la Bête » est une page toute en subtilité dans laquelle la Belle, représentée par le chant de la clarinette, se laisse peu à peu convaincre par la beauté morale de la Bête, dépeinte par le contrebasson. « Petit Poucet » se perd ensuite dans la forêt, la flûte reprenant le cri du coucou. « Laideronnette, impératrice des pagodes » raconte l’histoire d’une princesse qui a perdu sa beauté par la faute de la méchante sorcière Magotine. Prise dans une violente tempête en mer, elle est sur le point de se noyer quand elle est sauvée par Serpentin Vert. Elle se retrouve aux pays des pagodes et pagodines et Ravel intègre tonalités orientales (particulièrement la mélodie jouée par le piccolo) et percussions exotiques à sa palette. « Le jardin féerique » clôt la suite. Le soleil se lève, les oiseaux font retentir leur chant. Le prince charmant entre dans le jardin, guidé par l’Amour, sur une valse lente. Il trouve la belle au bois dormant et la réveille d’un baiser au lever du jour. Tous les personnages des tableaux précédents viennent les rejoindre « et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps ».


Wolfgang Amadeus Mozart
Né en 1756 à Salzbourg
Mort en 1791 à Vienne

Concerto pour piano no 27 en si bémol majeur, K. 595

L’année 1790 reste l’une des années les plus sombres de la vie de Mozart. Ses dettes ne cessent de s’accumuler. Une nouvelle grossesse de sa femme Constance se termine de nouveau tragiquement. En octobre, il donne un concert au théâtre de Francfort, positivement reçu mais qui se solde par un échec financier. Il tente de convaincre le nouvel empereur Leopold II de lui apporter son aide mais sans succès. En décembre, il serre dans ses bras pour la dernière fois son ami et mentor Joseph Haydn, invité à donner une série de concerts à Londres. « Si les gens pouvaient voir dans mon cœur, je rougirais presque. Tout est froid pour moi – d’un froid de glace », écrit-il à sa femme.

Au début 1791, Mozart se consacre intensivement à la composition : des pièces pour orgue mécanique, plusieurs musiques de danse pour les bals de la cour et ce concerto, œuvre avec laquelle il fera sa dernière apparition en public, en mars. Malgré sa tonalité majeure (si bémol), le concerto reste teinté de mélancolie.

Le premier mouvement, remarquable par son calme et sa douceur, est écrit dans un style d’un grand dépouillement. La tendre rêverie qui le suit, d’une simplicité désarmante, reste l’un des mouvements lents les plus poétiques de Mozart. Sous ses dehors de fausse facilité et son écriture aérée, comme s’il jetait un dernier regard à l’enfance, Mozart saisit l’essentiel du moment. Le dernier mouvement, à prime abord enjoué, est zébré pourtant de modulations en mineur, subtils témoins des tourments qui hantent le compositeur.

(OSM mai 2008)

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