vendredi 29 août 2008

Richard Strauss et Mozart

Richard Strauss a mené la forme du poème symphonique vers des sommets rarement égalés depuis. Écrit presque à la même époque, Till Eulenspiegel et Also sprach Zarathustra mettent en scène des héros improbables. Plutôt que de déchiffrer les connotations métaphysiques du premier poème ou tenter de suivre dans le moindre détail les péripéties facétieuses du second, l’auditeur choisira de se laisser happer par les couleurs orchestrales spectaculaires et l’ampleur des phrases musicales. Strauss vouait à Mozart un amour respectueux. Leurs univers de dramaturges se trouvent ici jumelés, à notre plus grand plaisir.

Richard Strauss

Also sprach Zarathustra (Ainsi parlait Zarathoustra), opus 30

Créé le 27 novembre 1896 sous la direction du compositeur, le poème symphonique Also sprach Zarathustra devient rapidement le sujet de discussions enfiévrées : comment un musicien pouvait-il espérer s’approprier les fondements de la pensée d’un philosophe ? « Je n’ai pas voulu écrire de la musique philosophique, se justifie Strauss, ni traduire musicalement la grande œuvre de Nietzsche. J’ai souhaité transmettre à travers la musique l’idée de l’évolution de la race humaine depuis ses origines, ses diverses phases de développement, scientifique et religieux, jusqu’à l’idée du Surhomme de Nietzsche. Tout le poème symphonique se veut un hommage au génie de Nietzsche. »

Ce drame lyrique se joue en huit tableaux fondus reprenant certains des passages marquants du texte, précédés d’une introduction. Popularisée par le générique du film de Stanley Kubrick 2001, Odyssée de l’espace, l’introduction est monumentale. L’antagonisme se fait rapidement sentir entre les tonalités de do majeur (symbole de la Nature, énoncé par les trompettes et les timbales) et si mineur puis majeur (thème de l’esprit humain, qu’on entendra pizzicato aux cordes graves).

S’enchaînent ensuite les huit « discours » de Zarathoustra choisis par Strauss. Dans le premier, « De ceux des arrière-mondes », confié principalement aux cordes, l’homme ébauche une première réponse, religieuse (comme le suggère l’utilisation du motif du Credo grégorien), aux énigmes de l’univers. « De l’aspiration suprême » se veut l’expression de l’état métaphysique (le Credo est repris en contre-thème) tandis que « Des joies et des passions » dépeint la révolte de l’homme qui préfère retrouver le monde des passions à travers deux thèmes, l’un ascendant (l’espoir d’un jour meilleur), l’autre descendant (voyage vers la profondeur, d’où surgira le Surhomme). « Le chant du tombeau » se veut un chant d’adieu, empreint du souvenir fugitif des deux thèmes du mouvement précédent. Strauss aborde le langage contrapuntique dans « De la science » et y présente un thème fugué qui contient les douze notes de la gamme chromatique. Dans la première partie de « Le convalescent », le Surhomme surgit enfin, une fois l’âme libérée des maux qui l’accablaient (trilles de hautbois et de trompettes) et l’orchestre tout entier soutient cette renaissance à travers un unisson triomphant. Le violon solo nous entraîne dans l’univers de la valse viennoise dans « Le chant de la danse ». « Le chant du voyageur de la nuit », avec ses douze coups de cloche, se veut seuil entre la vie terrestre et l’éternité. La tonalité de si majeur semble triompher, victoire du Surhomme sur les ténèbres mais la Nature n’a pas dit son dernier mot. Le do entendu à la basse se veut un ultime rappel de sa puissance, saisissante dissonance qui altère les derniers accords de l’œuvre.

Wolfgang Amadeus Mozart

Adagio et fugue pour cordes en do mineur (in C minor), K. 546

Magnifique exemple du style tardif de Mozart, l’Adagio et fugue a d’abord été conçu comme fugue pour deux pianos en décembre 1783. En 1788, le compositeur décide de la transcrire pour orchestre à cordes et y intègre un adagio. Rythmes pointés dramatiques et montée chromatique nous plonge dès le début dans un univers dense et tragique. Fasciné par l’écriture contrapuntique, notamment de Bach et Handel, Mozart présente ici une fugue d’une grande complexité.

Ombra felice… Io ti lascio K. 255

La clemenza di Tito, « Deh, per questo istante solo », K. 621

Le nozze di Figaro, « Non so più cosa son, cosa faccio », K. 492

Seul air pour contralto du catalogue mozartien, Ombra felice… Io ti lascio a été composé en 1776 pour le castrat Francesco Fortini. Il serait basé sur le texte d’un air de Michel Mortellari écrit pour son opéra Arsace (daté de l’année précédente).

Commandé pour accompagner les cérémonies entourant le couronnement de Leopold II à la tête du royaume de Bohème, l’opéra La clemenza di Tito est basé sur la vie de l’empereur romain Titus. Condamné pour tentative du meurtre de l’empereur, geste comploté par son amante Vitellia, Sextus, ami de Titus, doit répondre de son geste. Dans « Deh, per questo istante solo », empli de remords mais refusant d’impliquer Vitellia, Sextus implore le pardon de l’empereur.

« Non so più cosa son, cosa faccio » est l’un des deux airs confiés à Cherubino, le page adolescent du Comte Almaviva des Nozze di Figaro. Déjà éveillé aux jeux de l’amour malgré son âge tendre, Cherubino fait ici une fougueuse déclamation d’amour à toutes les femmes du château.

Richard Strauss

Till Eulenspiegel Lustige Streiche (Plaisantes facéties de Till l’Espiègle), opus 28

Farceur invétéré, Till Eulenspiegel est un personnage qu’on retrouve dans la littérature populaire du Nord de l’Europe. (Son nom est à l’origine de l’adjectif français espiègle mais signifie littéralement « miroir du hibou ».) Même si la version imprimée la plus ancienne relatant l’histoire de Till soutient qu’il soit né en Saxe en 1300 et serait mort 50 ans plus tard de la peste, il n’existe aucune preuve de l’existence historique du personnage, bouffon facétieux qui se moque de ses contemporains et des abus du système.

Pour narrer l’histoire du coquin en musique, Richard Strauss adopte la forme du rondeau, caractérisé par l’alternance d’un refrain et de couplets. Le refrain nous réfère ici au personnage principal (représenté par le cor et la clarinette) tandis que les couplets narrent ses folles épopées. Dès la première de l’œuvre, en novembre 1895, l’œuvre connaît un succès retentissant. Le compositeur a laissé dans la partition une série d’annotations précises qui permettent de suivre le fil de l’histoire de Till.

Il était une fois un bouffon coquin, nommé Till l'Espiègle. C'était un malicieux lutin parti vers de nouvelles facéties. Attendez un peu, peureux ! Hop ! à cheval à travers l'étalage des marchandes de poissons. Il court avec des bottes de sept lieues. Caché dans un trou de souris. Déguisé en pasteur, il sent l'onction et la morale... Toutefois, le vaurien se révèle par son gros orteil. Mais comme il se rit de la religion, il ressent soudain une peur panique de la mort. Till chevaleresque et échangeant des grâces avec de charmantes jeunes filles. Il leur fait la cour. Un refus élégant est aussi un refus. Jure vengeance contre la race humaine. Thème des philistins. Après avoir démontré aux philistins quelques thèses plutôt monstrueuses, il les abandonne, ébahis, à leur sort. Grimace lointaine. Chanson de Till. Le tribunal. Il sifflote nonchalamment. Sur l'échafaud. Il pend, l'air lui manque, un dernier spasme, Till a vécu.

(OSM, concert ouverture saison 2007-2008)

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