Nous avons tous besoin de nous identifier à des héros, ces êtres aux destins exceptionnels. Les compositeurs l’ont compris et, au fil des siècles, ont offert des portraits saisissants de ces personnages plus grands que nature, tel celui, autobiographique, tracé par Richard Strauss. Au Québec, nos héros étant essentiellement liés à notre sport national, le hockey, Kent Nagano a demandé à François Dompierre et Georges-Hébert Germain de collaborer à un vibrant hommage aux Glorieux du passé et à celui qui sommeille en chacun d’entre nous. Lance et compte!
Richard Strauss
Né à Munich le 11 juin 1864
Mort à Garmisch-Partenkirchen le 8 septembre 1949
Ein Heldenleben (Une vie de héros), opus 40
Une vie de héros clôt un cycle grandiose consacré aux poèmes symphoniques. Richard Strauss est devenu maître orchestrateur et continue d’utiliser avec brio une palette orchestrale absolument saisissante. Sous-titré « Poème symphonique modestement autobiographique », l’œuvre se veut une sorte de journal, de double musical. L’œuvre, dédiée à Willem Mengelberg et à l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, est créée le 3 mars 1899 sous la direction du compositeur, suscitant l’enthousiasme du public. Romain Rolland, après l’avoir entendue à Düsseldorf, écrit : « Je vois des gens frémir, presque se lever à certains passages. À la fin, dans l’ovation qu’on fait, les couronnes qu’on offre, les trompettes sonnent, les femmes agitent leurs mouchoirs. »
Six sections s’enchaînent, liées par onze motifs distincts. Dans « Le héros », Strauss se présente comme un héros victorieux et conquérant, défiant tout un chacun. Dans « Les ennemis du héros », il se moque, à travers un scherzo caricatural, des critiques et des esprits bornés, qui se complaisent dans la médiocrité. « La compagne du héros » est madame Strauss elle-même, séductrice, tendre, capricieuse comme le chant du violon solo. Après un passage plus turbulent, la musique devient témoignage d’amour tendre. Les adversaires du héros réapparaissent et il devra les combattre dans la quatrième section. Projectiles (au piccolo), fracas du combat (aux cuivres) s’unissent pour devenir « la plus formidable bataille jamais peinte en musique » (Romain Rolland). La victoire est à portée de main et la section se conclue sur un nouveau chant de victoire exalté. Dans « Les œuvres de paix du héros », plus mystique, bilan personnel de ses accomplissements passés, Strauss cite 31 thèmes et motifs de ses œuvres antérieures dont Don Juan, Ainsi parlait Zarathoustra, Mort et transfiguration et Don Quichotte. Après un court intermède tragique, nous assistons à « La retraite du héros et l’accomplissement ». Un cor anglais bucolique intervient, puis les cordes expriment la résignation avant que les souvenirs ne reviennent affleurer. Le violon solo et le cor solo, dans une lente berceuse, chantent le renoncement. Au terme de sa vie, de ses épreuves, le héros s’assume entièrement, avec sérénité.
Erik Satie
Né à Honfleur le 17 mai 1866
Mort à Paris le 1er juillet 1925
Sports et divertissements, extraits (orchestration de Régis Campo)
« Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde. » Compositeur à l’humour décapant, solitaire amical, libre penseur, marginal volontiers décalé, « gymnopédiste » comme il se décrivait lui-même, Erik Satie est pourtant un artiste profondément de son temps, qui a fréquenté Debussy, Ravel, Poulenc, Milhaud, Picasso, Diaghilev, Cocteau. Ses pièces pour piano, brèves, sans développement, sans barres de mesure, truffées d’indications tantôt précises (« Portez cela plus loin »), tantôt surréalistes (« Très luisant », « Ouvrez la tête »), se veulent dépouillées jusqu’à l’ascétisme.
Au début 1914, les éditions Lucien Vogel approchent Stravinski pour qu’il écrive de petits tableaux musicaux qui accompagneraient les dessins de l’illustrateur Charles Martin. Stravinski décline l’offre, la jugeant trop peu substantielle et la commande passe à Erik Satie. Entre le 14 mars et le 20 mai, Satie écrit 21 courtes pièces pour piano, album « à feuilleter d’un doigt aimable et souriant » qui traite aussi bien du colin-maillard, du golf, de la pêche, du tennis que du flirt ou du tango. La Première Guerre mondiale éclate le 1er août, repoussant la publication de l’œuvre de onze ans.
Le compositeur français Régis Campo (né en 1968), dont les œuvres ont été saluées de nombreuses récompenses dont le prix Gaudeamus, le prix spécial jeunes compositeurs et le prix du concours Dutilleux, signe l’orchestration de quelques-unes de ces pages.
François Dompierre
Né à Ottawa le 1er juillet 1943
Vit présentement à Saint-Bruno
Les Glorieux
Qu’on le veuille ou non, le hockey fait partie intégrante de notre patrimoine culturel. Bien avant que nous nous soyons illustrés internationalement dans les domaines du cirque, de la comédie musicale, du cinéma et de la littérature, nos exploits sportifs ont attiré sur nous les regards du monde entier. Nos héros s’appelaient alors Maurice Richard, Jean Béliveau, Guy Lafleur et plus récemment Patrick Roy, Mario Lemieux, Wayne Gretzky. Personne n’osait en ce temps-là nous affronter sur le terrain que nous occupions sans rival, celui de notre sport national.
Quoi qu’il en soit, l’idée de faire écrire une œuvre musicale sur le hockey était à la fois fascinante et audacieuse. Quand Kent Nagano m’a proposé de composer quelque chose sur ce sujet, je dois avouer que j’ai d’abord été perplexe. Le choix de Georges-Hébert Germain comme auteur du texte a achevé de me convaincre.
Il m’est rapidement apparu que la musique que je me proposais d’écrire devait être simple, ludique, descriptive, spontanée, quelquefois lyrique, d’autre fois enjouée. Bref une trame sonore qui rappellerait celles que l’on écrit quelquefois au cinéma, quand la musique devient elle-même un personnage vivant du scénario.
Nous avons choisi, Georges-Hébert et moi, d’exploiter cinq aspects de notre sport national.
Hockey : Un sport d’équipe croyez-vous? C’est ce qu’on pourrait croire à première vue, mais en y pensant bien, on se rend compte qu’il s’agit plutôt d’une confrontation entre deux adversaires. Ce n’est pas un hasard si la musique qui accompagne le match est si souvent d’inspiration espagnole ou latino-américaine. C’est qu’il y a de la corrida dans ce sport frénétique. Vitesse, précision, montée, escapade, estocade, dérobade, charge puissante, c’est en définitive un taureau et un toréador qui s’affrontent dans l’arène sous les cris de la foule impitoyable qui exige la mise à mort.
Rêve : C’est en filant sur la glace de l’école que le rêve prend forme. Il se dessine au son d’une valse de patineurs sous les yeux d’admiratrices transies et conquises. Et cette musique un peu naïve accompagne les premiers coups de patin du futur glorieux, déjà fier comme un paon.
Guerre : Quelquefois, tout cela tourne au vinaigre, vire au drame. On se toise, on se jauge, c’est la foire d’empoigne, on veut que ça saigne. C’est la guerre. On se livre alors à un étrange ballet, un tango fantasque, violent, érotique, un mélange de domination et d’amour-haine comme dans tous les tangos du monde.
Défaite : Certains soirs d’après match ont la gueule de bois. Dans le bar où l’on se réfugie alors, la petite musique de nuit se fait entendre, lancinante, statique et grise. Protégé par le décor tout en demi-teintes jazzées, engourdi par l’alcool, on se console en se répétant qu’après tout, c’est vrai, il n’y en aura jamais de facile!
Gloire : Le trajet sera court mais la route très ardue et pour que la gloire soit au rendez-vous, le seul talent et la chance ne suffiront pas. Il faudra y mettre du cœur, de la volonté, de l’acharnement, de la rigueur. Au bout du chemin on entendra alors l’hymne à la gloire sous les vivats de la foule et on acceptera avec fierté et émotion les honneurs dus aux Glorieux.
L’œuvre est dédiée à la mémoire de mon père, passionné de hockey et, à sa manière un glorieux!
(François Dompierre)
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