dimanche 7 décembre 2008

Alain Lefèvre, restaurateur d’œuvres d’art

Dégaine de rock star, vestons de cuir et lunettes branchées, franc-parler parfois incendiaire, jurons québécois mâtinés d’emprunts au jargon européen, le pianiste Alain Lefèvre est précédé d’une réputation ambiguë, sinon sulfureuse. Celle-ci voile malheureusement le jugement et fait oublier l’artiste profondément intègre et l’activiste forcené derrière l’homme du monde. Vêtu d’une paire de pantalons en cuir couleur chocolat et d’un col roulé gris fumée, il m’a pourtant accueillie sans façon dans son home (qu’on a déjà pu apercevoir dans les pages décoration d’un quotidien montréalais), d’une paire de bises sur la joue, comme si nous nous connaissions de tout temps. Deux pianos à queue habitent un environnement où, illuminé par des estampes, le fuchsia domine. Des sofas à coussins moelleux invitent à se lover, sous le regard attentif de Pinotte, une chatte de luxe au regard voluptueux.

Restaurer l’œuvre

Le contact s’amorce, en douceur, autour du Concerto de Grieg, qu’il interprétera les 8 et 10 février prochain avec l’Orchestre symphonique de Montréal, avant de le reprendre en Californie, en Europe (notamment avec le Royal Philharmonic à Londres) et en Afrique du Nord. Pierre angulaire du répertoire pianistique romantique, ce concerto fait partie de sa vie depuis maintenant plus de huit ans. « C’est un concerto particulièrement difficile à jouer dans la mesure où il est connu, il est aimé, il a été aimé. Il a même été, si l’on peut dire, “surjoué”. Les pianistes prennent en général deux voies face au concerto. La première serait de le jouer comme tout le monde l’a joué et de continuer la tradition, tandis que la deuxième serait de se dire : “Je veux absolument faire quelque chose de nouveau.” Après m’être intéressé à consulter plusieurs éditions et à lire le texte en profondeur, j’ai réalisé que c’était un concerto écrit avec une très grande attention par Grieg : les indications de pédale, les ritenuto, les détails techniques, et même les inflexions sont indiquées. La marge de manœuvre laissée par le compositeur est extrêmement petite et quand on suit la partition, on a peut-être un nouveau Concerto de Grieg. Je proposerai, modestement, la version du compositeur. »

Ce travail méticuleux de recherche de l’authenticité n’est jamais abordé à la légère par Alain Lefèvre quand il croit en la beauté intrinsèque de l’œuvre qui se cache sous les vernis parfois craqués des interprétations multiples des œuvres. Les célèbres Tableaux d’une exposition de Moussorgski avaient ainsi reçu un traitement surprenant il y a quelques années, Lefèvre ayant préféré s’inspirer de la version orchestrale de Ravel, transformant ensuite le piano en instrument orchestral, les timbres dévolus aux différents instruments se trouvent parfaitement assimilés en une registration étonnamment variée. On ne sera pas surpris d’entendre qu’il se dit avant tout interpellé par le répertoire symphonique, même s’il voue une affection particulière au pianiste d’origine roumaine Dinu Lipatti. « J’aime Bruckner, Richard Strauss, Wagner. C’est une partie de ma vie, affirme Lefèvre. Il n’y a rien de plus beau que les Quatre derniers lieder et je considère les Métamorphoses et la Symphonie alpestre comme des chefs-d’œuvre. Je suis pianiste mais je préfère écouter de l’opéra. J’aime les œuvres instrumentales, les concertos pour violon particulièrement. Le Concerto pour violon de Sibelius est pour moi le concerto des concertos. J’aime aussi le Concerto pour clarinette et basson de Strauss, jamais joué. » Il n’a osé que tout récemment diffuser de la musique pour piano à son émission de radio hebdomadaire, en ondes les dimanches matin à Espace musique. « Je suis trop dedans, explique-t-il. Je suis fou de Brahms, j’aime Bach, j’aime tous les compositeurs mais c’est très difficile pour moi d’en parler. Ne me posez pas la question à savoir ce que je pense de tel ou tel pianiste. Qu’y a-t-il de plus malhonnête que l’opinion d’un pianiste envers un autre pianiste. C’est tellement incestueux ! »

Restaurer le compositeur

C’est également avec ce regard curieux et critique qu’il a dépoussiéré en 2003 le Concerto de Québec (Symphonie romantique pour piano et orchestre) d’André Mathieu, compositeur canadien à la gloire météorique dont la production avait malheureusement sombré dans l’oubli. « On peut comparer cette musique à un diamant brut dont la beauté est néanmoins incontestable », explique Alain Lefèvre. Avant de l’enregistrer sur disque et de le défendre à la scène, d’abord avec l’Orchestre symphonique de Québec puis avec l’OSM, il a investi un an de sa vie à y travailler, à fouiller les bibliothèques afin de retrouver trois éditions manuscrites, à relire, à colliger, à corriger (entre 200 et 300 corrections de notes, selon son estimé). Le succès de vente a été inespéré : plus de 30 000 exemplaires ont trouvé preneur – un record dans le monde classique – et un disque des compositions pour piano seul du « Mozart québécois », dont Rachmaninov lui-même avait loué le génie, sortira sous peu.

Il confie sur son site Web qu’il suffoquerait s’il n’avait que la musique classique comme maîtresse. Si le répertoire pianistique, quasi infini, l’occupe de longues heures chaque journée, il trouve le temps de jeter, à l’occasion, ses propres idées musicales sur papier. « C’est en composant que j’ai pu donner du leste à toute mes angoisses, mes joies, mes chagrins, mes déceptions, mes attentes, mes bonheurs et mes désillusions, écrit-il. Captives, mes émotions ont pu trouver un souffle nouveau. J’avais quinze ans quand un thème s’est imposé à moi pour la première fois. Depuis, une trentaine d’œuvres reposent dans mon banc de piano et dans les tiroirs de ma tête. Une rencontre, un rire, un soupir, un sourire, un désespoir, une victoire, tout me parle, tout est parfum, impression, couleur, note. » Jusqu’ici, ces instants volés ont été croqués pour la postérité sur deux albums, Lylatov et Carnet de notes.

Restaurer l’amour du répertoire

Si on cherche à l’enflammer, l’étincelle n’est jamais bien loin quand Alain Lefèvre parle des mélomanes de demain : « Nous avons une lutte très intense à mener, ce sera de plus en plus difficile. Nous n’avons pas fait nos devoirs et nos leçons auprès du jeune public! Les gens connaissent un peu mes batailles. Je vais dans les écoles depuis maintenant 15 ans, je rencontre les jeunes à travers le monde. La bataille doit être livrée avec énormément de clairvoyance. On n’a qu’à regarder les émissions de télé, la tradition québécoise d’une certaine époque, ce que l’émission Les Beaux Dimanches apportait au Québec. À l’époque, on avait une heure de musique classique par semaine. Maintenant, on a une présence de musique classique de moins de sept minutes par mois. Il faut se demander pourquoi et réaliser que cela fait partie de notre culture. De plus, je suis entre deux chaises, puisque je suis, paraît-il, populaire auprès du public. Les musiciens classiques m’accusent d’être un peu trop populaire et ceux des milieux populaires sont mal à l’aise de mes attaques en règle. De manière très sereine, je poursuis la lutte et je dis à mes collègues de musique classique : “Si vous ne descendez pas dans la rue, si vous n’allez pas aux émissions de télé, aux émissions de radio, si vous ne faites pas le travail, la musique sera pour un petit groupe de gens et est destinée à disparaître.” »

Il cite sans broncher nombre d’études sérieuses relatant l’impact de la musique classique sur le cerveau des enfants : « La vie d’un enfant qui écoute de la musique classique régulièrement sera forcément différente. La richesse que la musique classique apporte dans une vie est extraordinaire. Comment les jeunes peuvent-ils choisir la musique classique si on ne leur offre plus une minute de musique classique? Une fois qu’on l’a entendue, on y reviendra. »

Le ton monte d’un cran quand il évoque les phénomènes Star Académie et il a déjà fait (et continuera de le faire) quelques sorties vitrioleuses contre le « moronisme » télévisuel ambiant et le dogme des cotes d’écoute. « Quand un enfant me dit dans une école “Tu veux dire que Mozart est aussi doué que Céline Dion?”, que voulez-vous que je lui réponde?, s’emballe-t-il. C’est là que ça devient grave. » C’est un à un qu’il tente de convaincre chaque année des dizaines de milliers d’enfants, « par la douceur, la tendresse, l’amour, le message d’espoir qui est transmis par la musique classique ». Il voit son rôle comme celui d’un militant convaincu : « Je réalise que, souvent, en tant que pianiste, on se met en avant de la musique, qu’on la sert moins bien qu’on ne devrait le faire. Le rôle d’un artiste n’est pas uniquement de monter sur scène, de dire : “Je suis beau, je suis grand”. C’est de descendre dans la rue et de se relever les manches. Pollini a commencé sa carrière en jouant dans les usines Fiat. Ce n’est pas de la démagogie, c’est un travail réel. Une société qui fabrique de bons citoyens, des gens qui peuvent bien voter est une société où l’on donne une grande place aux arts parce que l’art donne le recul nécessaire à la pensée. Le recul, c’est d’avoir le maximum d’information culturelle pour pouvoir juger d’une situation. »

Restaurer le contact avec le public

Même s’il a choisi de raviver l’éclat d’un compositeur méconnu, il ne boude pas pour autant le répertoire populaire, ce qui a peut-être motivé son choix de jumeler le Concerto de Québec de Mathieu à celui de Gershwin mais également au Concerto de Varsovie d’Addinsell, une œuvre qui a connu son heure de gloire il y a quelques dizaines d’années : « Je pense que le public est toujours intéressé à écouter ces grandes œuvres. Quand on pense à l’OSM et au succès que l’Orchestre a eu avec le Boléro de Ravel, on ne peut pas empêcher le public d’aimer les grands airs, malgré les visions critiques des musiciens purs et durs. Ce sont nos hits en musique classique. »

Pour lui, rien ne remplacera jamais l’expérience en salle, qui lui permet de développer le côté spirituel de la musique. « C’est un langage de très haute sphère et qui implique des vibrations extrêmement hautes entre nous et quelque chose de plus grand, affirme-t-il, presque l’air de s’excuser de devenir philosophique. C’est une communion avec le public et un moment de réflexion. Le concert est vraiment un instant unique, émotif, qui n’a rien à voir avec la perfection. Nous sommes tous humains, nous avons de bons soirs, de mauvais soirs, nous avons tous le trac mais le défi reste de faire passer le message. Est-ce que le public dira : “Oui, j’ai aimé ça, je veux revenir au concert, j’ai trouvé ça émouvant.” » ? Là est toute la question.

Malgré son idéalisme perceptible, Alain Lefèvre ne se leurre pas : « Ce sont des actes isolés de résistance. » Il a choisi de ne pas avoir de télévision chez lui et consacre plutôt ses soirées au « luxe » des livres, qui tapissent éloquemment plusieurs des murs de son appartement. Il fréquente le théâtre avec ferveur et s’emballe de l’effervescence du milieu. Il avait vu dans la semaine précédant l’entrevue trois pièces d’univers diamétralement opposés et défendait le jeu des acteurs et les choix de mise en scène avec enthousiasme. « Le fascisme commence toujours par l’abolition de la culture. Quel est le premier geste de tous les dictateurs? Brûler les livres, empêcher la culture, museler les artistes. Tous, que ce soit Hitler, Pinochet, Mussolini, l’ont fait. Il faut se poser des questions quand une société perd sa culture. » Quand on lui demande, en terminant, d’émettre le constat « Moi, Alain Lefèvre, aujourd’hui, ce dont je suis le plus fier, c’est … », il mûrit quelques instants sa réponse avant de prononcer, presque sur le ton de la confidence, un émouvant « Quand je reçois des petites lettres d’enfants qui me disent : “Maintenant, j’aime la musique classique”, c’est ce dont je suis le plus fier. » Quelques secondes plus tard, j’entends de l’escalier un passage du Concerto de Grieg qui n’a pas encore révélé tous les secrets de sa beauté.

La Muse affiliée, février 2002

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