samedi 6 décembre 2008

Le Sacre du printemps: pierre angulaire du répertoire symphonique du XXe siècle

On se souvient toujours de la première fois... Si cette phrase fait généralement référence au premier baiser, elle peut sans nul doute s'appliquer à l'écoute du Sacre du printemps d'Igor Stravinski. Certains l'auront peut-être apprivoisé très tôt, étendus sur le tapis du salon, trame sonore soutenant le récit de la fin de l'ère de dinosaures dans Fantasia. Monde perdu en ébullition, vision de la naissance et de la déchéance d'une époque qui a de tout temps marqué l'imaginaire enfantin, Walt Disney y a su admirablement utiliser l'œuvre de Stravinski. Certains l'ont peut-être découvert accompagnant la chorégraphie déstabilisante de Marie Chouinard (son Sacre est devenu un classique de la danse québécoise) ou celle de Maurice Béjart au début des années 1960. Les images tribales fortes, la musique extrêmement rythmée et aux dissonances marquées, le sujet païen du livret étonnent encore, près d'un siècle après la création du ballet. Pourtant, une fois qu'on l'a entendu une première fois, on n'a de cesse que de renouveler l'expérience, de plonger plus profondément dans l'oeuvre, de s'approprier cette oeuvre phare du répertoire symphonique du XXe siècle.

Il n'est pas exagéré d'affirmer aujourd'hui que Le Sacre du printemps constitue l'un des piliers du modernisme musical, aux cotés du Prélude à l'après-midi d'un faune de Claude Debussy ou du Pierrot lunaire d'Arnold Schoenberg, tous deux créés en 1912. « Stravinski reste certainement pour moi l'un des grands génies du XXe siècle », explique Jacques Lacombe, premier chef invité de l'OSM, dans une entrevue parue dans La Scena Musicale en juin 2003. Pourtant, il a à la fois, et ça peut paraître choquant, un côté un peu anti-académique et qui sort complètement des sentiers battus. La force de Stravinski est d'arriver à créer quelque chose de complètement nouveau, tout en conservant derrière les notes, si j'ose dire, un enracinement profond dans la tradition, contrairement à beaucoup de compositeurs d'avant-garde (même s'il peut paraître étonnant de parler aujourd'hui du Sacre comme d'une œuvre d'avant-garde). Il y avait au début de ce siècle un courant romantique qui commençait à être suranné. C'est dans ce contexte-là que Stravinski est arrivé avec une vision radicalement nouvelle, anti-académique, mais qui dénote toutefois une technique très solide et un génie pour l'orchestration. Ce devait être une époque magnifique. Si j'avais personnellement le choix, je retournerais soit à Vienne au tournant du siècle ou à Paris à l'époque du Sacre. Bien sûr, le travail de Stravinski n'a pas forcément été compris de tous à l'époque et sa musique représentait un série de défis pour les musiciens. Pour un orchestre qui monte cette pièce pour la première fois, il y a encore aujourd'hui des difficultés à surmonter. Ça reste toujours une œuvre stimulante à diriger, tant sur le plan de la direction d'orchestre que sur celui de la technique. Il n'y a pratiquement pas de moment de répit pour la centaine de musiciens requis et ils sont tous sollicités de manière virtuose. »

Comme pour Pétrouchka, Le Sacre du printemps est né d'une vision qu'aurait eue Stravinski en 1910. Il écrit dans Chroniques de ma vie : « En finissant à Saint-Pétersbourg les dernières pages de L'Oiseau de feu, j'entrevis un jour, de façon absolument inattendue, car mon esprit était alors occupé par des choses tout à fait différentes, j'entrevis dans mon imagination le spectacle d'un grand rite païen : les vieux sages, assis en cercle et observant la danse à la mort d'une jeune fille, qu'ils sacrifient pour leur rendre propice le dieu du printemps. Ce fut le thème du Sacre du printemps.»

Le ballet ne comporte pas d'intrigue comme Stravinski l'explique plus loin: « Le Sacre du printemps est une œuvre musica-chorégraphique. Ce sont des images de la Russie païenne unifiées par une seule idée fondamentale : le mystère du surgissement du pouvoir créateur du printemps. Il n'y a pas d'anecdote.» Le ballet se divise en deux tableaux: l'adoration de la terre (des danses sacrées se transforment progressivement en transes sauvages qui se termine en un combat entre deux tribus rivales qui enlèvent les jeunes filles) et le sacrifice (une des jeunes filles doit être sacrifiée à la terre et meurt après une danse frénétique).

L'élaboration des maquettes des costumes et des décors mais aussi l'argument du ballet a été conçu conjointement par Stravinski et le peintre Nicolas Roerich (1874-1947), avant que le danseur étoile Vaslav Nijinski (qui n'a que 24 ans) ne s'attaque à la chorégraphie. Nijinski a de la difficulté à s'approprier l'œuvre. La modernité de la musique déroute et pose des problèmes aux danseurs tandis que les mouvements, en opposition avec leurs bases classiques, les font souffrir. Une centaine de répétitions est nécessaire pour que les danseurs croient finalement à l'oeuvre.
La première du Sacre, le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs Élysées à Paris, devait déclencher l'un des plus retentissants scandales de l'histoire de la musique. Des sifflets fusent tandis qu'une rixe éclate entre ceux qui aiment et les autres qui détestent l'œuvre, rendant par moments la musique quasi inaudible. Impossible de savoir avec certitude si la cause de ce scandale était plutôt liée à la musique de Stravinski ou à la chorégraphie de Nijinski. Imperturbable, le chef d'orchestre Pierre Monteux, dirige l'oeuvre jusqu'au bout. Le public, ne sachant comment réagir à la violence du spectacle, n'y comprend rien. Les critiques du lendemain sont lapidaires, n'hésitant pas à parler du « Massacre » du printemps. Certains artistes comme Maurice Ravel ou Jean Cocteau s'enthousiasment pour le Sacre mais rares sont les critiques qui tentent d'analyser la nouveauté de l'œuvre. Le ballet est redonné quatre fois à Paris, puis quatre fois à Londres en juillet. Ne récoltant qu'incompréhension du public, Diaghilev le retire définitivement du répertoire des Ballets russes.

La Muse affiliée, mai 2005

Aucun commentaire: