vendredi 29 août 2008

Alfred Brendel et le Troisième de Beethoven

Denys Bouliane

Le Sexe des anges

L’un des compositeurs canadiens les plus en vue internationalement, Denys Bouliane a notamment été nommé compositeur de l’année par le Conseil canadien de la musique (1983), a reçu le prix Serge Garant de la Fondation Émile Nelligan (1991) ainsi que le prix Opus « Personnalité musicale de l’année » (1999).

Une commande de l'Orchestre symphonique de Winnipeg et de la clarinettiste Lori Freedman, dédicataire de l’œuvre, Le Sexe des anges, pour clarinette basse solo et orchestre, a été composé en 2000. Le compositeur en parle en ces termes :

La projection de nos phantasmes en un « système angélique », monde complexe avec ses hiérarchies, ses choeurs, ses symboles riches et contradictoires, me rappelle intimement le processus de catharsis, de sublimation ou même d’exorcisme par le discours musical. De là à considérer le système angélique, tout autant que le discours musical, comme un magnifique écran paranoïaque, il n’y a qu’un pas…

Un épisode particulièrement savoureux dans l’histoire des hordes célestes est celui des Grigori. Connus sous le nom de Gardiens, Enfants de Dieu ou encore bene-ha-Elohim, il s’agit d’une catégorie d’anges géants, envoyés du ciel pour servir de précepteurs aux humains. Mais c’est précisément ce contact étroit avec la nature humaine qui précipita leur chute. On raconte qu’ils succombèrent presque tous à la séduction charnelle des filles de Caïn, désobéissant ainsi à leur dieu, qui les punit en les chassant des voûtes célestes. Azazel et Shemjhaza ont été les principaux chefs des Grigori.

L’histoire rapporte que Shemjhaza s’est repenti de ses exactions, et principalement de celle d’avoir révélé le nom de dieu à son amante terrestre Istarah. Azazel, quant à lui, est réputé posséder sept têtes de serpent, quatorze visages ainsi que douze ailes et est mieux connu sous le nom de « Prince des enfers », celui de « Séducteur de l'humanité » ou encore sous celui de Satanail. Les anges du feu céleste, supposément êtres sublimes, asexués, se transformèrent ainsi en anges-démons de la passion et de la chair…, ce qui ne cessera de poser problème aux théoriciens et exégètes judéo-chrétiens. […]

Croyance ou non, Samuel Butler a un jour déclaré que personne ne peut vraiment connaître la version des choses du Démon, puisque que c’est Dieu lui-même qui aurait écrit tous les livres!

Ludwig van Beethoven

Concerto pour piano no 3 en do mineur, opus 37

Le Troisième Concerto de Beethoven fait preuve d’une grande audace dans la forme et redéfinit l’équilibre habituel entre soliste et orchestre. Si ce concerto, écrit de 1800 à 1803, est contemporain de la Deuxième Symphonie (les deux œuvres ont d’ailleurs été créées lors du même concert, le 5 avril 1803), on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec l’esprit conquérant de la Troisième Symphonie, « Héroïque ».

L’introduction du premier mouvement est tour à tour solennelle, sombre et tourmentée, avant que le deuxième thème, chantant, ne dissipe les tourments intérieurs du compositeur. Trois accords martiaux préparent l’entrée du pianiste. Soliste et orchestre dialoguent ensuite de façon presque physique. La cadence se termine par de subtils coups de timbales pianissimo, avant de se jeter dans une coda fiévreuse, dont tout doute est exclu.

Le deuxième mouvement reste l’un des plus émouvants de tout Beethoven. Le piano se confie, s’affranchit, l’orchestre lui répond en longues phrases amples. Dans la section centrale, les confidences se font plus intimes. Les solos entrelacés de basson, de flûte et d’arpèges cascadants du piano confèrent au mouvement une ambiance de nocturne, qui s’achève presque brutalement par un accord fortissimo qui annonce le dernier mouvement.

Le finale, un rondo relativement complexe, est empreint d’une vitalité et d’une effervescence qui reste teintées d’intensité dramatique, notamment à travers les accents déplacés du refrain. Les échanges entre soliste et orchestre se bousculent, les épisodes contrastés et modulants s’y intégrant admirablement (le troisième comprend même un germe de fugue), avant que le concerto ne s’achève dans un rayonnant do majeur.

Hector Berlioz

Symphonie fantastique, opus 14

Composée en 1830 et exécutée pour la première fois en décembre de la même année, la Symphonie fantastique a été sensiblement remaniée par Berlioz et ce, jusqu’en 1845. Chef-d’œuvre révolutionnaire, elle est à la fois l’aboutissement des années d’apprentissage du compositeur et le point de départ de l’œuvre symphonique de sa maturité. Œuvre programmatique – Berlioz insistait d’ailleurs pour que le programme soit remis à l’auditeur lors des interprétations de l’œuvre –, la Symphonie évoque différentes situations de la vie d’un jeune artiste (Berlioz lui-même). À travers une série de visions, la femme aimée – l’actrice irlandaise Harriet Smithson – est sublimée en une idée musicale, l’idée fixe, qui revient dans chaque mouvement, chaque fois sous une forme différente

« Rêveries, passions » : Berlioz mentionne que le héros « se rappelle d’abord ce malaise de l’âme, ce vague des passions, ces mélancolies, ces joies sans sujet qu’il éprouva avant d’avoir vu celle qu’il aime; puis l’amour volcanique qu’elle lui inspira subitement, ses délirantes angoisses, ses jalouses fureurs, ses retours de tendresse, ses consolations religieuses. »

« Un bal » : une valse élégante en forme de rondo, « il retrouve l’aimée dans un bal au milieu d’une fête brillante ».

« Scènes aux champs » : le point tournant de la symphonie, hommage à peine dissimulé à la Symphonie « Pastorale » de Beethoven, « il réfléchit sur son isolement; il espère n’être bientôt plus seul… Mais si elle le trompait!… Ce mélange d’espoir et de crainte, ces idées de bonheur, troublées par quelques noirs pressentiments, forment le sujet de l’Adagio. »

« Marche au supplice » : « il rêve qu’il a tué celle qu’il aimait, qu’il est condamné à mort, conduit au supplice. Le cortège s’avance aux sons d’une marche tantôt sombre et farouche, tantôt brillante et solennelle, dans laquelle un bruit sourd de pas graves succède sans transition aux éclats les plus bruyants. A la fin, l’idée fixe reparaît un instant comme une dernière pensée d’amour interrompue par le coup fatal. »

« Songe d’une nuit de sabbat »: « au milieu d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rire, cris lointains auxquels d’autres cris semblent répondre. La mélodie aimée reparaît encore, mais elle a perdu son caractère de noblesse et de timidité; ce n’est plus qu’un air de danse ignoble, trivial et grotesque; c’est elle qui vient au sabbat… »

(OSM, février 2008)

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