jeudi 28 août 2008

Héroïsme en musique

« Tous les sons, et plus encore le silence, sont pour nous des fifres et des tambours. Le plus léger craquement stimule tous nos sens et projette sur les choses une frémissante lumière, pareille à l’aurore boréale. De même que le poli du marbre fait ressortir les veines, et le poli du bois le grain, de même la musique amène au jour l’héroïsme qui partout se cache. » (H.D. Thoreau, journal, décembre 1839)

Qu’est un héros? Personnage hors du commun, plus grand que nature, au destin toujours exceptionnel, il se démarque par son courage face aux revers de fortune, la grandeur avec laquelle il assume pleinement ses actes, l’énergie avec laquelle il transcende la tragédie. En musique, l’héroïsme se teinte souvent d’accents exaltés, d’orchestrations grandioses, de pyrotechnie instrumentale, pour tracer un saisissant portrait des personnages mythiques dont le destin continue de nous émouvoir au-delà des siècles.

Pour nombre de musiciens et de mélomanes, un des plus grands héros reste Beethoven. Qui d’autre que lui a réussi aussi brillamment à terrasser ses souffrances pour en extraire l’excellence? Par son courage indomptable, il a démontré que l’héroïsme n’était pas seulement l’apanage des dieux mais qu’un homme qui croit en la vie et en l’humanité, à la fois bienveillant, sincère, indépendant, idéaliste et rebelle, peut surmonter les pires épreuves et renouveler le monde musical.

Les œuvres au programme aujourd’hui se veulent toutes facettes changeantes du visage de l’héroïsme. Beethoven signe une « symphonie héroïque pour fêter le souvenir d’un grand homme » où coups d’éclats côtoient le drame d’une marche funèbre. Berlioz exalte la fibre patriotique française et loue les accomplissements d’un héros hongrois. Liszt fait alterner dans son concerto le ton héroïque, représenté par la virtuosité scintillante de l’instrument soliste et l’art de l’élégie. Toutes ces œuvres restent liées entre elles. Berlioz éprouve un véritable choc quand il découvre l’univers beethovénien et demeure l’un des analystes les plus fins de son répertoire symphonique. Son Salut à la France est très près des idéaux d’« égalité, unité, fraternité » endossés par Beethoven au moment où il complétait sa Troisième Symphonie. Liszt possédait à son répertoire de nombreux concertos, dont le Cinquième, « Empereur » de Beethoven, pour lequel il était particulièrement reconnu et dirigea nombre de symphonies du maître de Bonn. Quand il compléta enfin son premier concerto et qu’il en donna la première, il confia à Berlioz la tâche de diriger l’orchestre. Berlioz est celui qui fit connaître au pianiste hongrois le Faust de Goethe (dans la traduction française de Gérard de Nerval), peu de temps après leur rencontre lors de la création de la Symphonie fantastique. Il est plausible d’affirmer que Liszt, en échange, aurait contribué à faire connaître à Berlioz la Marche « Rákóczi », inspiration de la « Marche hongroise » qui clôt la première partie de La Damnation de Faust.

Hector Berlioz

Né à La Côte Saint-André le 11 décembre 1803

Mort à Paris le 8 mars 1869

Hymne à la France

Dans son Hymne à la France, composé en 1844 pour une série de concerts parisiens, Berlioz met en musique quatre strophes d’un texte patriotique d’Henri-Auguste Barbier, poète et dramaturge (il a aussi collaboré au livret de Benvenuto Cellini de Berlioz) qui a principalement puisé son inspiration dans ses souvenirs de la Révolution française de 1830. Chaque strophe reçoit de Berlioz un nouveau traitement orchestral, la dernière strophe devenant ainsi ode grandiose pour orchestre complet.

« Marche hongroise », extrait de La Damnation de Faust

Ferenc Rákóczi était un politicien, diplomate et militaire hongrois qui a combattu aux côtés des Français lors de la guerre de succession espagnole en 1703 et devait offrir à son pays une brève période d’indépendance. La mélodie célèbre portant le nom du héros est attribuée au violoniste et compositeur tzigane János Bihari mais on ne peut affirmer avec certitude si elle était basée sur une chanson folklorique datant de l’époque de Rákóczi ou si elle était entièrement signée de sa main. Une chose est certaine : dès 1823, le jeune Liszt l’interprétait en concert.

Désireux de se voir accepté par le public hongrois, Berlioz choisit d’arranger ce morceau symbolique. Présentée d’abord indépendamment lors d’un concert donné à Pest le 15 février 1846, l’œuvre devait connaître une popularité instantanée, les vivas tumultueux noyant les dernières mesures de la coda, lors de la première aussi bien que lors de la reprise de la Marche, à la demande générale. « … la fureur concentrée de toutes ces âmes bouillonnantes fit explosion avec des accents qui me donnèrent le frisson de la terreur », évoque Berlioz dans ses Mémoires.

Franz Liszt

Né à Raiding (près de Sopron, Hongrie) le 22 octobre 1811

Mort à Bayreuth le 31 juillet 1886

Concerto pour piano no 1 en mi bémol majeur

Pianiste de concert adulé qui défendait aussi bien les œuvres de ses contemporains que les siennes, Liszt aurait eu toutes les occasions de pouvoir interpréter l’un de ses concertos. Pourtant, même s’il devait compléter la majeure partie de ses œuvres concertantes dès 1849, il attendra encore six ans avant d’en offrir une version définitive, alors qu’il s’est retiré de la scène et travaille à Weimar.

Concerto symphonique plutôt qu’œuvre concertante de style traditionnel, le concerto est en quatre mouvements (dont trois enchaînés) plutôt qu’en trois. L’œuvre est unifiée également par des motifs qui ponctuent chacun des mouvements. Liszt lui-même devait décrire ce principe, inspiré par la Fantaisie « Wanderer » de Schubert.

Le quatrième mouvement de ce concerto n’est qu’une urgente récapitulation de matériel utilisé précédemment, mais dans un rythme accéléré, plus vivant, et ne comprend aucun nouveau motif, comme vous le remarquerez en jetant un coup d’œil à la partition. Cette façon d’unir ensemble et de parfaire une pièce lorsqu’elle se termine est un peu de moi, mais cela reste très organique et justifié d’un point de vue musical. Les trombones et les contrebasses reprennent la deuxième partie du motif de l’Adagio. Le motif du piano qui suit n’est rien d’autre que la réapparition du motif joué à l’Adagio par la flûte et la clarinette, tout comme tout le passage conclusif est une variante et un développement en majeur du motif du scherzo, jusqu’à ce que, finalement, le tout premier thème revienne sur une pédale de dominante à si bémol avec un accompagnement de trilles et conclut le tout.

Ludwig van Beethoven

Né à Bonn, baptisé le 17 décembre 1770

Mort à Vienne le 26 mars 1827

Symphonie no 3 en mi bémol majeur, opus 55 , « Héroïque »

Première symphonie réellement romantique de Beethoven, « monument musical » selon Berlioz, la Troisième Symphonie devait faire basculer irrémédiablement le genre dans une nouvelle ère. Elle « apparaît un miracle, dans l’œuvre même de Beethoven, exprime l’auteur et Prix Nobel Romain Rolland. Si, par la suite, il a été plus loin, il n’a jamais fait, d’un coup, un aussi large pas. »

D’abord dédiée à Napoléon, avant que celui-ci ne se proclame empereur et que Beethoven ne déchire sa dédicace avec rage, la Symphonie n’évoque pas tant les batailles ou les marches triomphales que les « pensers graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de cérémonies imposantes par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de l’oraison funèbre d’un héros, selon Berlioz. Je connais peu d’exemples en musique d’un style où la douleur ait su conserver constamment des formes aussi pures et une telle noblesse d’expression. » Comme l’explique quant à lui Wagner dans un écrit daté de 1851, le terme « héroïque » doit être pris dans son sens le plus large, de « l’Homme tout entier, l’Homme complet, qui possède en propre, dans leur absolue plénitude et leur intensité, tous les sentiments purement humains de l’amour, de la douleur et de la force, alors nous pénétrons le vrai sujet que l’artiste évoque dans cette œuvre saisissante et d’accent si expressif. »

Bâti sur un simple accord de mi bémol, le thème du premier se dévoile peu à peu. « C’est la voix du désespoir et presque de la rage », avance Berlioz, désespoir qui se résorbe rapidement comme si les forces du héros venaient à manquer. Tout au long du mouvement, « plaisir et douleur, joie et souffrance, tendresse et mélancolie, recueillement et désir ardent, langueur et exaltation, hardiesse, bravade et indépendance indomptable alternent et se pénètrent » selon Wagner.

La marche funèbre qui suit en devient plus dramatique. Le thème oscille entre plainte et attendrissement, solennité et recueillement. La fin du mouvement est particulièrement émouvante; le thème reparaît, fragmenté, entrecoupé de silences, à peine ponctué de chuchotements des contrebasses.

Le scherzo nous plonge dans un tout autre univers où le rythme est roi et où la vie reprend ses droits, comme en témoigne l’éclatant trio où rutile un trio de cors.

Le quatrième mouvement est entièrement basé sur un thème fugué d’une grande simplicité, duquel jaillissent deux autres thèmes. Véritable synthèse de l’Homme dans son entier, ce mouvement oscille entre l’exaltation et une sérénité où l’on sent sous la surface la trace des obstacles qui ont ponctué le parcours du combattant.

(OSM, mai 2007)

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