jeudi 28 août 2008

The General

The General vu par Paul Griffiths

LR : Quelle inspiration avez-vous puisée dans la partition d’Egmont et comment avez-vous choisi les autres extraits d’œuvres qui seront interprétés?

Paul Griffiths : Kent Nagano est l’instigateur de cette idée. Il souhaitait libérer l’énergie de la partition de l’Egmont de Beethoven en substituant une nouvelle histoire à la pièce originale de Goethe. Celle-ci relate les événements qui se sont déroulés au Rwanda en 1994 et comment le Général Roméo Dallaire, chef de la mission de maintien de la paix des Nations Unies, sentant la catastrophe approcher, a tenté de l’empêcher mais s’est vu refuser les moyens pour y parvenir.

Quand M. Nagano m’a approché avec ce projet, j’ai d’abord cru que cette tâche s’avérerait impossible à compléter. La musique de Beethoven est puissante, moderne et massivement optimiste. La droiture règne. Malgré les oppositions et les sacrifice auxquelles elle doit faire face, la liberté triomphe. L’histoire du Rwanda, d’un autre côté, est toute en brutalité et en indifférence. Comment alors unir ces deux entités?

Éventuellement, deux principes guides m’ont accompagné. D’abord, cette nouvelle histoire serait narrée sans aucune référence spécifique aux lieux et aux noms. Ensuite, les mots et la musique devraient être unis par un dialogue, ce qui voulait notamment dire lier le narrateur et la musique autant que possible. J’ai aussi puisé confiance dans la croyance que l’espoir – quasiment l’essence de la musique de Beethoven – était impossible à étouffer.

Outre l’ouverture, on retrouve dans la partition d’Egmont deux chants (pour soprano), quatre interludes, une courte complainte orchestrale (après la mort de l’héroïne de la pièce) et un seul mélodrame (mouvement conçu pour être déclamé avec la musique). Trois des interludes comprenaient aussi de brefs moments pendant lesquels le narrateur pouvait interagir avec la musique, mais je souhaitais d’autres sections de mélodrame, que j’ai par chance trouvées dans une autre musique de scène de Beethoven, celle du Roi Stéphane [parfois aussi traduit Le Roi Étienne]. J’avais également besoin d’extraits supplémentaires lents et élégiaques, ce qui m’a poussé à inclure la marche solennelle du Roi Stéphane et la marche funéraire d’une autre musique de scène, celle de Leonore Prohaska. Bien plus épineuse était la question de la conclusion de l’œuvre. Beethoven choisit une « Symphonie de la victoire » qui reprend le matériel affirmatif entendu dans la dernière minute de l’ouverture. Notre périple ne pouvait s’achever de la même façon. Je souhaitais un hymne choral et ai trouvé exactement ce que je recherchais, l’Opferlied, une œuvre tardive pour soprano, chœur et orchestre.

Vous êtes un auteur très polyvalent (guides musicaux, fiction, livrets d’opéra, traductions, etc. ) Quels ont été les défis inhérents à la tâche de mettre des mots sur la musique (plutôt que le contraire)?

Avec The General, j’ai dû relever deux défis différents: celui de mettre des mots sur des lignes vocales déjà existantes (ce que j’avais déjà fait auparavant, lors de traductions d’opéras ou dans The Jewel Box, un opéra comique basé sur de la musique de Mozart) et celui d’écrire des mots qui seraient prononcés en interaction avec la musique. La musique de Beethoven, dans les mélodrames mais aussi en général, exigeait d’être énoncée de façon percutante et directe. Bien sûr, le sujet lui-même restait un défi à relever.

Comment place-t-on des mots parlés sur une trame musicale existante? Vous êtes-vous inspiré des émotions de chaque phrase musicale ou avez-vous basé le texte selon un sentiment plus général à l’écoute de la musique?

J’ai certainement essayé de demeurer sensible aux sentiments et aux inflexions de la musique. Par exemple, l’Andante maestoso du no 2 se veut une clarification graduelle, que le Général identifie ensuite comme ayant pris place dans son esprit. Il y a aussi de nombreux passages pour lesquels les mots ont été écrits afin de donner l’impression d’être illustrés par la phrase musicale qui les suit, une façon type d’aborder le mélodrame. Je devais fournir l’incitatif exigé par la musique. Il y a deux grands mélodrames : no 9 (tiré d’Egmont) et no 13 (tiré du Roi Stéphane). Dans les deux cas, la musique est fortement dramatique et évoque différents changements d’humeur. Tout ceci devait être exprimé par le nouveau texte. De façon délibérée, j’ai placé ces mouvements relativement tard dans l’œuvre (le premier un peu après la moitié, le second précipitant la conclusion) et les ai transformés en séquences d’auto-examen, qui permettaient les alternances de points de vue et les moments de décision. Dans le no 9, le Général reconnaît la situation et perd espoir. Dans le no 13, il retrouve cet espoir à travers la colère. Les situations sont, bien sûr, très différentes de celles pour lesquelles la musique a été écrite. Leurs trajectoires, pourtant, sont parallèles.

La musique d’Egmont est-elle aujourd’hui encore pertinente, malgré les connotations historiques qui y sont rattachées?

Bien sûr, je crois que la partition continue de nous interpeller, près de deux siècles après avoir été écrite, tout comme la musique d’époques et de cultures différentes peut nous parler. Mais Beethoven est peut-être particulièrement important et ce, pour de nombreuses raisons. Pour n’en nommer qu’une seule, il a vécu, tout comme nous, à une époque où se côtoyaient déception politique généralisée, percées technologies rapides et guerre incessante.

Propos recueillis, traduits et mis en forme par Lucie Renaud

Ludwig van Beethoven

Egmont opus 84, König Stephan opus 117 (extraits), Leonore Prohaska WoO 96 (extrait),Opferlied opus 121b

Clara. Vous, Brackenburg, avez perdu l’esprit. Quand vous avez salué le héros en l’acclamant avec force, l’avez appelé votre ami, votre espoir, votre refuge, avez crié des vivats sur son passage, alors je suis restée dans mon coin, la fenêtre à demi-ouverte, me dissimulant alors que j’écoutais et mon cœur battait plus fort que le vôtre, vous qui le saluiez avec tant d’emphase. Maintenant, il bat encore plus fort! Dans les heures de danger vous vous dissimulez, vous le reniez et ne réalisez pas que, s’il périt, vous serez perdu. (Egmont, Acte V, Scène 1)

Egmont de Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) relate le combat du Comte Egmont (1522-1568), célèbre général flamand, contre le despotique Duc d’Alba, représentant de l’envahisseur espagnol. Menacé de prison, le Comte refuse la fuite, préférant défendre au péril de sa vie son idéal de liberté. S’inspirant de cette histoire plutôt que la narrant précisément, Goethe transforme le général (46 ans, marié et père de nombreux enfants) en un archétype du héros romantique (jeune, séduisant, profondément idéaliste). Emprisonné, abandonné et renié par ses partisans, Egmont est condamné à mort, en dépit des efforts désespérés de son amoureuse Clara pour le sauver. Envahie par le désespoir, elle met fin à ses jours. Le rideau tombe sur le dernier plaidoyer du héros en faveur de la liberté : « En sortant de ce cachot, je marche aussi à une mort glorieuse; je meurs pour la liberté. Je n’ai vécu, je n’ai combattu que pour elle; maintenant je lui offre ma vie en sacrifice…»

Cette lutte pour la liberté, ce combat constant d’un homme face à son destin et le profond respect que Beethoven vouait aux œuvres de Goethe ne pouvaient qu’inspirer le compositeur à se dépasser lors de l’écriture de cette musique de scène. Beethoven aurait d’ailleurs refusé paiement pour ce travail. À son amie Bettina Brentano, qui servit d’intermédiaire entre les deux hommes, Beethoven écrit : « … comment remercier assez un grand poète, le joyau le plus précieux d’une nation? » À Goethe, il écrira ceci : « Vous recevrez prochainement de Leipzig par Breitkopf et Härtel, la musique destinée à Egmont, à ce magnifique Egmont que j’ai repensé à travers vous, profondément éprouvé et mis en musique, ayant pris feu à son sujet aussitôt que je l’ai lu. »

Goethe insistait qu’un poème n’était entièrement achevé qu’une fois mis en musique. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait souhaité l’intégrer à Egmont, indiquant de façon précise les divers endroits où l’insérer. Beethoven y ajoutera cependant l’ouverture (aujourd’hui l’extrait le mieux connu de l’œuvre) et quatre entractes, qui facilitent les transitions entre les cinq actes de la pièce.

Au fil des ans, la pièce sera remaniée par quelques auteurs, dont Friedrich Schiller (auteur de l’« Ode à la joie ») et le poète Franz Grillparzer mais la musique de Beethoven continue de transcender les adaptations et les siècles. « Beethoven était entre les musiciens le seul capable de saisir l’essence profonde de cette œuvre à la fois délicate et forte. » (E.T.A. Hoffmann)



(OSM, janvier 2007)

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