jeudi 28 août 2008

Liberté, unité, spiritualité

Ce premier concert de la saison juxtapose trois œuvres qui, malgré leurs esthétiques différentes, partagent une même trame. Écrites toutes trois dans le prolongement de bouleversements nationaux (révolution française et guerres napoléoniennes, guerre de Sécession, chute du régime soviétique), elles se veulent témoins des combats du peuple, en s’ouvrant sur les concepts universels de fraternité mais surtout de liberté. Œuvres de précurseurs, elles réinventent toutes trois le langage musical tel qu’il était perçu à l’époque de leur conception respective. Ludwig van Beethoven, en livrant cet ultime testament symphonique, introduit pour la première fois dans l’histoire de la symphonie la voix humaine, prolongement inéluctable et pourtant combien naturel des forces orchestrales utilisées dans les premiers mouvements de l’œuvre. Dans The Unanswered Question, Charles Ives joue quant à lui sur la spatialité et utilise le collage musical pour la première fois du XXe siècle, près de 50 ans avant que d’autres compositeurs s’approprient la technique. Ustvolskaya, en compressant au maximum la forme symphonique, tant au niveau des effectifs que de ses composantes, presque jusqu’à l’implosion, réussit à soutirer l’essence même du genre et, ce faisant, en renouvelle entièrement l’écoute.

Des œuvres toujours aussi pertinentes

« La Neuvième Symphonie a été considérée révolutionnaire et a causé une énorme controverse lorsqu’elle a été jouée la première fois, a expliqué Kent Nagano, directeur musical de l’OSM, lors du dévoilement de la présente saison en février dernier. Beethoven y a développé les thèmes, redéfini les rôles des différents mouvements et insufflé l’idée que la musique pouvait être une entité théâtrale. Il nous y a de plus transmis une expression très explicite de l’humanité, de l’individu, d’une société de liberté et d’égalité. Ces idées ne pourraient être plus pertinentes aujourd’hui et Beethoven nous le démontre d’une façon très contemporaine.

Pour prolonger cette réflexion, j’ai choisi de jumeler l’œuvre à The Unanswered Question. Charles Ives a comblé les fossés entre les XIXe et XXe siècles, une période de bouleversements extrêmes, qui a signifié la fin de l’aristocratie en Europe et permis l’établissement des concepts de liberté. En s’interrogeant sur le sens de son existence, Ives questionne aussi notre potentiel en tant qu’êtres humains, la façon dont nous abordons les nouvelles réalités et choisissons de progresser à travers celles-ci.

Ustvolskaya apporte peut-être une perspective différente ou, à tout le moins, une expérience autre, de cette réflexion. La souffrance, la douleur, le profond chagrin (Ustvolskaya a survécu au régime stalinien) sont perceptibles dans sa Quatrième Symphonie. Avec ses quatre interprètes (une chanteuse et trois instrumentistes), cette symphonie peut être perçue comme un microcosme de la Neuvième de Beethoven. À travers sa forme extrêmement compacte, Ustvolskaya partage avec nous ses réflexions spirituelles.

En regardant le monde autour de nous, nous pouvons comprendre pourquoi ces œuvres nous interrogent encore autant aujourd’hui et ce que nous pouvons retirer de notre expérience de concert, en l’intégrant dans nos vies quotidiennes. »

Charles Ives
Né le 20 octobre 1874 à Danbury (Connecticut)
Mort le 19 mai 1954 à New York

The Unanswered Question (1906, révisé en 1930-1935)

Charles Ives voue une admiration sans borne aux œuvres de Beethoven. « Il y a un “ oracle ” au début de la Cinquième Symphonie : dans ces quatre notes réside l’un des plus grands messages de Beethoven. […] l’âme de l’humanité cognant à la porte des mystères divins, radieuse dans sa foi que celle-ci s’ouvrira et que l’homme deviendra le divin », note-t-il en exergue du premier mouvement de sa Sonate pour piano no 2 : Concord, Mass., 1840-60.

Profondément marqué par l’univers des écrivains transcendantalistes américains (qui souhaitaient reposer leurs œuvres sur l’essence spirituelle et mentale de l’homme tout en la dissociant des sensations éprouvées), Ives pose dans The Unanswered Question les jalons du style musical qui demeurera le sien. Juxtaposition d’éléments variés et sans aucun lien apparent (dans ses notes aux interprètes, il spécifie que chaque groupe doit opérer indépendamment), expérimentation poussée, trame narrative sous-jacente mais rarement clairement perceptible plongent l’auditeur dans un univers non balisé qu’il doit s’approprier.

Ce « paysage cosmique » a d’abord été écrit en 1906 pour trompette soliste, quatre flûtes et quatuor à cordes avant d’être révisé en 1930-35 pour formation orchestrale. Les cordes, « les silences des Druides, qui ne connaissent, ne voient et n’entendent rien », hors scène, jouent très lentement, impassibles. La trompette, face au public, interprète à six reprises des motifs très courts, de plus en plus rapides, « l’éternelle question de l’existence ». Les flûtes, « les combattants qui répondent » se manifestent par une explosion sonore stridente, sans apparente direction malgré leur furieuse impatience, sauf la dernière fois, alors que la question flotte, sans réponse.

Galina Ustvolskaya

Née le 17 juin 1919 à Petrograd (maintenant Saint-Pétersbourg)

Vit actuellement à Saint-Pétersbourg

Symphonie no 4, « Prière » (1985-87)

« Nous ne devrions jouer que de la musique qui soit authentique et forte. » (Ustvolskaya) Les œuvres de Galina Ustvolskaya reflètent un idéal spirituel fondamentalement en opposition avec les idéaux prônés par le régime soviétique, ce qui explique en partie la méconnaissance jusqu’à tout récemment de son œuvre, tant en Russie qu’à l’étranger.

Elle entretient avec Dmitri Chostakovitch (son maître de 1937 à 1947) une relation chargée d’ambiguïté. « Aucun lien n’existe, quel qu’il soit, entre ma musique et celle d’autres compositeurs, vivants ou décédés », se justifie-t-elle. (Chostakovitch l’aurait demandée en mariage mais la compositrice refuse de s’étendre sur le sujet.) Contrairement à Chostakovitch, toutefois, qui a maintenu à son catalogue les œuvres commandées par le régime soviétique, Ustvolskaya, dans un souhait de purifier son œuvre, les en a éliminées. Celui-ci ne comprend plus maintenant que 21 œuvres dont 5 symphonies, 6 sonates pour piano et plusieurs œuvres de chambre.

D’apposer le titre de symphonie à une œuvre pour quatre interprètes, en un mouvement, totalisant moins de huit minutes peut sembler de la provocation gratuite mais, pour la compositrice, toute sa musique, pour quelque formation que ce soit, doit être perçue comme implicitement orchestrale. L’œuvre est écrite pour contralto (selon les indications de la compositrice, celle-ci doit être habillée en noir et ne porter aucun bijou), trompette, piano et percussion (un large cube de bois frappé avec un marteau). La contralto chante (ou plutôt déclame) le même texte utilisée dans la Troisième Symphonie : « Jésus Messie, sauve nous », de Hermanus Contractus de Reichenau, tiré d’un recueil de littérature latine médiévale publié à Moscou en 1972 .

Recherche de spiritualité

Il reste néanmoins essentiel que l’auditeur perçoive la plénitude d’un orchestre et d’un chœur à l’écoute de cette œuvre. Même lorsqu’elle exige des interprètes une nuance de ffffff, Ustvolskaya leur indique de la rendre espressivo. Viscéralement rythmique, presque rituelle, par moments minimaliste, sa musique cherche toujours à s’élever vers des sphères spirituelles. « Mes œuvres ne sont pas, c’est vrai, religieuses dans le sens liturgique, explique-t-elle, mais elles sont imprégnées d’un esprit religieux et, pour moi, sont plus propices à des interprétations dans une église, sans introductions ou analyses érudites. » Pour elle, religion rime avec union avec la nature et elle vit en réclusion quasi totale : « La solitude est idéale car c’est seulement dans la solitude que je peux me trouver, ce qui est, de fait, l’essence même de ma vie. »

Ludwig van Beethoven

Né à Bonn, baptisé le 17 décembre 1770

Mort à Vienne le 26 mars 1827

Symphonie no 9 opus 125 (1824)

La Neuvième Symphonie, tout comme la Missa solemnis, reste une œuvre de foi, mûrie dans la douleur pendant de nombreuses années. S’amorçant par un maelström sonore d’une grande rudesse, le premier mouvement, grâce à l’ambiguïté tonale de ses premiers instants, semble conjurer des visions de création du monde, de combat entre les éléments, de lutte de l’homme qui doit prendre sa place au cœur de l’univers.

Le scherzo vivace qui suit nous plonge dans un autre monde entièrement, avec la vivacité presque pétillante de ses rythmes, sa fraîcheur contagieuse et les accents de danse villageoise ponctuant son périple à mi-parcours.

L’adagio cantabile comprend deux mélodies dans deux tonalités différentes, l’une à quatre temps et l’autre à trois temps.« Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux adagio pour s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition, explique Berlioz dans son analyse des symphonies de Beethoven. Quant à la beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements dont elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique, d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus grand des poètes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. »

Une ode à liberté et à la fraternité

An die Freude (À la joie) de Friedrich Schiller (1759-1805), poème publié pour la première fois en 1785, a habité l’imaginaire de Beethoven pendant plus de 30 ans avant qu’il ne décide de l’immortaliser dans le mouvement final. Les écrits du poète et dramaturge allemand ne pouvaient que connaître une telle résonance chez le compositeur. En effet, l’œuvre de Schiller abonde en références à la liberté chèrement acquise et la première version du texte était, de fait, une ode à la liberté, écrite dans une perspective démocratique. Plutôt que de mettre le poème en musique, Beethoven se sert des strophes de Schiller, en omettant plus de la moitié, les permutant, en répétant certaines, allant jusqu’à intégrer quatre nouveaux vers de sa propre main, afin d’exprimer avec le plus de précision possible ces intentions musicales.

Un thème inoubliable

Beethoven aurait jeté sur papier plus de 200 versions du thème du dernier mouvement, qui trouve racine notamment dans sa Fantaisie pour chœur, piano et orchestre (datée de 1808), le simplifiant au fil des ébauches, jusqu’à en extraire sa forme la plus parfaite. Les variations du thème permettent à Beethoven d’exprimer les différentes subtilités du texte et à l’auditeur de ressentir les émotions véhiculées par les mots, même s’il ne les saisit pas entièrement.

Lorsque le dernier mouvement de la symphonie s’amorce, Beethoven suspend l’adagio précédant, comme s’il voulait le prolonger dans l’éternité. Le contraste avec le récitatif instrumental qui suit reste saisissant. Le matériel est d’abord présenté sous sa forme instrumentale avant que n’éclate enfin, d’abord à l’unisson des basses, puis varié sous de multiples formes, ce célèbre thème de la joie. En s’adjoignant les voix, Beethoven ne souhaite pas simplement créer un effet (si spectaculaire soit-il) mais prolonger dans un geste essentiel ce que les instruments seuls ne sont plus à même d’exprimer. Le chœur devient ainsi couleur orchestrale, joignant sa voix à celle des autres instruments.

Beethoven convoque alors les thèmes des autres mouvements un à un, fenêtres ouvertes sur le passé de l’œuvre, unifiant la symphonie de façon magistrale. « Seuls l’art et la science élèvent l’homme jusqu’à la divinité. » (Beethoven)

Encadré

Une vie mouvementée

Même avant son adoption comme hymne européen en 1972, l’« Hymne à la joie » a été repris comme emblème de tous les bouleversements, des révolutionnaires de 1789 aux anarchistes de la fin du XIXe siècle. La symphonie fut jouée en 1905 à l’occasion du sommet du Parti socialiste à Berlin. L’hymne devint aussi synonyme de l’Apartheid alors qu’il est désigné hymne national des Européens de Rhodésie. C’est peut-être lorsque Yehudi Menuhin a dirigée la Neuvième Symphonie à Sarajevo en 1996, en pleine guerre, que la musique a transmis, avec le plus d’acuité, le sens de liberté et de fraternité souhaité par Beethoven.

Suggestions de lectures pour prolonger l’expérience

Esteban BUCH, La neuvième de Beethoven, une histoire politique, Bibliothèque des histoires, Paris, Éditions Gallimard, 1999

L’analyse de Berlioz : http://www.hberlioz.com/Predecessors/beethsymf.htm

Une analyse très détaillée du matériel musical de la Neuvième (en anglais) : http://ludwig0van0beethoven.tripod.com/guide3.html

Jan Swafford, Charles Ives: A Life with Music. Norton, 1996

Biographie détaillée de Charles Ives (en anglais) : http://www.charlesives.org/02bio.htm

« The Lady with the Hammer : The Music of Galina Ustvolskaya », extrait de Music under Soviet rule (en anglais) : http://www.siue.edu/~aho/musov/ust/ust.html.



(OSM, septembre 2007)

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