Schumann portait à Schubert un respect sincère, allant même jusqu’à se recueillir sur sa tombe. « Aussi multiple que les rêves poétiques et les aspirations de l’homme, telle est la musique de Schubert, expressive et changeante. Ce que son œil voit, ce que sa main touche, se transforme en musique », écrivait-il en 1835. Schubert vouait à Mozart ce même amour : « O Mozart, immortel Mozart, combien de suggestions inspirantes d’une vie splendide et meilleure as-tu laissées dans nos âmes! », notait Schubert dans son journal en 1816.
Ces trois compositeurs, chacun à leur façon, ont su faire évoluer le langage et les formes musicales jusqu’à des sommets rarement égalés depuis. Mozart a marqué de son empreinte unique l’univers de l’opéra mais aussi celui du concerto pour piano, comme en témoigne ce dernier opus du genre. Profondément liés par l’amour qu’ils portaient à la poésie, Schubert et Schumann ont irrémédiablement modifié notre perception des lieder. Ils ont aussi souhaité renouveler la symphonie : Schumann en la traitant plutôt comme un poème symphonique (genre qui allait connaître ses heures de gloire notamment avec Liszt, Tchaïkovski et Strauss), Schubert en en redéfinissant les intentions expressives, particulièrement au niveau de l’utilisation des nuances.
Franz Schubert
Dans les dernières années de sa courte vie, Franz Schubert a amorcé nombre d’œuvres qu’il a par la suite abandonnées ou, par faute de temps, jamais complétées. Pourtant, aucune d’entre elle ne connaîtra la popularité de cette symphonie, écrite en 1822. Plusieurs explications ont été proposées pour en justifier la non-complétion. Certains affirment que la symphonie aurait été terminée mais les deux derniers mouvements égarés. D’autres croient que l’entracte de Rosamunde serait le dernier mouvement de cette symphonie, puisqu’il est écrit dans la même tonalité et exige exactement la même orchestration. Plusieurs soutiennent que Schubert aurait abandonné son projet, devant son incapacité à égaler l’inspiration des deux premiers mouvements. L’explication la plus plausible reste celle-ci : au moment où Schubert se serait attaqué aux deux derniers mouvements, un diagnostic de syphilis (maladie alors incurable et fatale) fut posé. Comment poursuivre quand le destin frappe si brusquement?
L’état d’esprit exprimé trois mois plus tôt de façon littéraire dans l’allégorie Mein Traum (Mon rêve) est repris dans cette symphonie : « Pendant de longues, longues années, je chantai des lieder. Si je voulais l’amour, il se transformait pour moi en douleur. Et si je voulais à nouveau ne chanter que la douleur, elle se transformait pour moi en amour. »
S’amorçant en douceur plutôt qu’en force, le premier mouvement plonge l’auditeur dans un univers lyrique, sombre et largement méditatif, auquel se greffe un signal rythmique en pizzicato (peut-être une allusion au thème du Destin de Beethoven). Cette mélancolie est astucieusement contrebalancée par un deuxième thème en forme de ländler (une danse folklorique autrichienne traditionnelle).
Le deuxième mouvement nous fait basculer dans un tout autre univers. Les dialogues entre les groupes d’instruments et les oppositions entre forte et piano se multiplient, les mélodies, plutôt que de se développer quasi à l’infini, sont apposées, dans une savante mosaïque. Les pizzicati du premier mouvement, présentés cette fois en phrases descendantes, unifient magistralement les deux mouvements, cœur qui bat, qui saigne.
Wolfgang Amadeus Mozart
Concerto pour piano no 27 en si bémol majeur, K. 595
L’année 1790 reste l’une des années les plus sombres de la vie de Mozart. Ses dettes ne cessent de s’accumuler. Une nouvelle grossesse de sa femme Constance se termine de nouveau tragiquement. Il tente de convaincre le nouvel empereur Leopold II de lui apporter son aide mais sans succès. En décembre, il serre dans ses bras pour la dernière fois son ami et mentor Joseph Haydn, invité à donner une série de concerts à Londres. « Si les gens pouvaient voir dans mon cœur, je rougirais presque. Tout est froid pour moi – d’un froid de glace », écrit-il à sa femme.
Au début 1791, Mozart se consacre intensivement à la composition : des pièces pour orgue mécanique, plusieurs musiques de danse pour les bals de la cour et ce concerto, œuvre avec laquelle il fera sa dernière apparition en public, en mars. Malgré sa tonalité majeure (si bémol), le concerto reste teinté de mélancolie. Le premier mouvement, remarquable par son calme et sa douceur, est écrit dans un style d’un grand dépouillement. La tendre rêverie qui le suit, d’une simplicité désarmante, reste l’un des mouvements lents les plus poétiques de Mozart. Sous ses dehors de fausse facilité et son écriture aérée, comme s’il jetait un dernier regard à l’enfance, Mozart saisit l’essentiel du moment. Le dernier mouvement, à prime abord enjoué, est zébré pourtant de modulations en mineur, subtils témoins des tourments qui hantent le compositeur.
Robert Schumann
De façon innovatrice, la symphonie utilise un même matériel thématique dans ses quatre mouvements, transformant l’œuvre en « fantaisie symphonique » (nom donné à l’origine à l’œuvre par le compositeur). Le premier motif entendu servira de matériel (dans sa forme inversée) pour le scherzo tandis que le deuxième, un passage arpégé, imprégnera toute l’œuvre.
En 1841, Schumann devait écrire dans son journal : « Ma prochaine symphonie s’intitulera “ Clara ” et j’y peindrai son portrait avec des flûtes, des hautbois et des harpes. » Dans le deuxième mouvement, Schumann fait plutôt chanter, dans une même mélodie intime, hautbois et violoncelle puis, dans la section centrale, un premier violon gracieux et lumineux, témoignage d’amour brûlant à son épouse.
Le troisième mouvement, un scherzo beethovenien d’une violence exacerbée, ne laisse que peu de répit à l’auditeur, sauf lors des trios d’une sérénité aérienne, basés sur le motif du premier violon du mouvement précédent.
Alors que le second trio s’éteint, la mélodie semble se désintégrer, plongeant l’auditeur dans une atmosphère de mystère. Schumann choisit ce moment pour offrir le motif arpégé aux violons. Ils sont bientôt rejoints par les trombones et le reste de l’orchestre, dans une reprise ludique et dansante du thème. Après une pause abrupte, le dernier mouvement se dirige vers sa conclusion, jubilatoire, porté par un immense accelerando.
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