« Quand je me suis préparé à venir au Canada, j’ai beaucoup lu sur le pays et sur l’histoire de ses traditions », expliquait Kent Nagano, directeur musical de l’OSM, lors du dévoilement de la présente saison en février dernier. Parmi les articles récents que j’ai eu l’occasion de lire, j’ai été particulièrement ému et inspiré par le combat de Terry Fox. En relevant ce terrible défi, il est devenu héros malgré lui, collaborant de façon symbolique avec la nature, confrontant ses forces. Il a amorcé un long voyage, qui l’a mené, à travers les saisons, à saisir les liens qui existent entre humanité et nature. J’ai demandé à Michel Longtin de puiser son inspiration dans ces expériences et de les tisser en un poème symphonique, qui seraient insérées entre deux Saisons de Vivaldi. De cette façon, symboliquement, nous compléterions ainsi un cycle de la vie et célébrer ensuite la nature, quand elle s’offre à nous, apprivoisée et magnifique, pendant la saison de la Pastorale. »
Antonio Vivaldi
Né à Venise le 4 mars 1678
Mort à Vienne le 28 juillet 1741
Les Quatre Saisons, « Le Printemps » et « L’Été », opus 8 nos 1 et 2
C’est en 1725 que Vivaldi fait paraître Il cimento dell’armonia e dell’ invenzione (Le combat de l’harmonie et de l’invention), une série de douze concertos pour violon dont sept portent des titres : Les Quatre Saisons, Tempête en mer, Plaisir et
Dans « Le Printemps », en maître coloriste, le compositeur fait apparaître multitude d’oiseaux, murmure du ruisseau, doux souffle du vent, chants de bergers et fête paysanne. « L’Été » quant à lui nous rappelle la chaleur torride, le bruissement des insectes et la violence de l’orage.
Michel Longtin
Né à Montréal le 20 mai 1946
Vit actuellement à Montréal
… et j’ai repris la route
Après une formation en sciences et des stages d’été au Banff School of Fine Arts en art dramatique, Michel Longtin décide en 1968 de se consacrer à la composition, tout en menant de front des études en informatique. Comme l’homme, sa musique résiste à toute tentative de catégorisation, mariant techniques de création contemporaine à un langage musical multipliant les références aux systèmes modal et tonal, dans un style personnel unique.
Le compositeur explique ainsi … et j’ai repris la route :
Encore une fois, j’ai repris la route vers ma montagne. Du sommet, je contemple les vastes espaces nordiques, l’abondance d’oxygène est si forte qu’elle me pénètre comme du vitriol, et je revois des moments marquants.
Voyez-vous comme moi ce jeune homme en bas de la côte qui court et monte vers nous en boitant? Vous savez comme moi que la côte montée, cette transfiguration accomplie, Terry Fox entrera dans la roulotte et se dirigera vers l’hôpital pour mourir du cancer peu après. C’est ce tour de force humaniste qu’il a vécu durant ses derniers jours! Et voyez Jean Vanier, il a réussi lui aussi à transfigurer sa vie en fondant l’Arche, une multitude de petits villages où sont accueillis des êtres lésés mentalement dont il prend soin comme le Christ l’aurait fait. Et voyez encore, Jerry Goldsmith, mort du cancer voilà deux ans, qui a apporté à la musique de film une noblesse qui n’existait quasiment pas auparavant; lui aussi a transfiguré sa vie en nous donnant énormément à tous…
Et du haut de ma route sur la montagne, je vois ces trois êtres réunis par leur dépassement. Je les admire et je les aime profondément. Ces trois merveilleux princes épiphaniques se retrouvent dans la pièce que je vous offre ce soir avec grande humilité, mais aussi avec une passion débordante. C’est en composant cette pièce orchestrale que j’ai vu ces trois géants s’infiltrer dans mes rythmes et mes accords. Une réunion très inattendue de ces trois hommes à travers ma vision musicale qui est peu à côté de leur grandeur.
Après les avoir évoqués en musique, je vous guiderai vers la chaleur et le soleil d’un été bienfaiteur. Cet été mettra fin au cancer de deux de nos héros, du moins pour le reste de la soirée. Et tranquillement, je vous amènerai de ma route vers celle de Vivaldi.
Né à Bonn, baptisé le 17 décembre 1770
Mort à Vienne le 26 mars 1827
Symphonie no 6 en fa majeur, opus 68, « Pastorale »
« J’aime un arbre plus qu’un homme ; les bois, les arbres, les rochers donnent la réponse que l’homme attend » (Beethoven)
Selon ses contemporains, Beethoven n’aimait rien tant que s’imprégner des beautés de la nature. Son valet Michael Krenn se souvient qu’il pouvait arpenter les prés de l’aube à la nuit tombée, « carnet de notes à la main, gesticulant, complètement transporté par l’inspiration » Un de ces carnets, daté de 1803, contient d’ailleurs une esquisse musicale des sonorités du ruisseau courant près de Heiligenstadt, passage qui sera intégré à l’Andante de la « Pastorale ».
Plutôt que de dresser un portrait réaliste des scènes évoquées, Beethoven cherche plutôt dans sa Sixième Symphonie, créée en 1808 (en même temps que
Le premier mouvement inspire les images suivantes à Hector Berlioz : « Les pâtres commencent à circuler dans les champs, avec leur allure nonchalante, leurs pipeaux qu’on entend au loin et tout près; de ravissantes phrases vous caressent délicieusement comme la brise parfumée du matin; des vols ou plutôt des essaims d’oiseaux babillards passent en bruissant sur votre tête, et de temps en temps l’atmosphère semble chargée de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil, puis tout à coup ils se dissipent et laissent tomber d’aplomb sur les champs et les bois des torrents d’une éblouissante lumière. »
Anton Schindler raconte que, lors d’une promenade avec Beethoven dans la vallée d’Heiligenstadt, celui-ci « s’asseyant sur le gazon et s’adossant à un ormeau, me demanda si, parmi les chants des oiseaux, j’entendais celui du loriot. Tout était silencieux. Il reprit alors : “ Ici j’ai écrit la ‘Scène au bord du ruisseau’, et là-haut les cailles, les loriots, les rossignols et les coucous, l’ont composée avant moi. ” »
Un orage coupe bientôt court à la « Joyeuse assemblée de paysans », aux sonorités populaires. « Écoutez, écoutez ces rafales de vent chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, explique Berlioz, le sifflement aigu des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point d’éclater; l’ouragan s’approche, grossit; un immense trait chromatique, parti des hauteurs de l’instrumentation, vient fouiller jusqu’aux dernières profondeurs de l’orchestre, y accroche les basses, les entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui renverse tout sur son passage. »
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