jeudi 28 août 2008

Hommage à Diaghilev

Claude Debussy
Prélude à l'après-midi d'un faune

Ces nymphes, je les veux perpétuer.

Si clair,

Leur incarnat léger, qu’il voltige dans l’air

Assoupi de sommeils touffus.

Aimai-je un rêve ?

(Stéphane Mallarmé)


Première œuvre symphonique de Debussy, Le Prélude à l’après-midi d’un faune reste l’une des œuvres qui fera irrévocablement basculer le romantisme dans le modernisme. Il n’est pas surprenant que Debussy se soit senti inspiré par ce poème de Stéphane Mallarmé au thème pastoral et empli de sensualité, sa forme inhabituelle ouvrant la porte à un portrait musical d’une grande liberté. Une partie du charme du Prélude réside certainement dans l’ambiguïté tonale que Debussy y a intégré, de la même façon que celui du poème de Mallarmé est en grande partie basé sur la manipulation musicale des ambiguïtés syntaxiques et verbales. Au moment où il décide de mettre le poème en musique, Debussy connaît suffisamment bien Mallarmé pour pouvoir échanger avec lui sur la musicalité des strophes aussi bien que sur les images musicales que le texte peut susciter.

Même si la mélodie de flûte qui ouvre l’œuvre fait une allusion plus ou moins directe au Faune (une créature champêtre mythologique) lui-même, Debussy ne cherche en aucun cas à traduire exactement le poème en musique mais plutôt à en sous-entendre l’atmosphère. Mallarmé devait en dire : « Cette musique prolonge l’émotion de mon poème et en situe le décor plus passionnément que la couleur...». Après la première, le 23 décembre 1894, saluée avec enthousiasme par le public (on devra bisser l’œuvre), Mallarmé enverra le quatrain suivant à Debussy:

Sylvain d’haleine première,

Si ta flûte a réussi

Ouïs toute la lumière

Qu’y soufflera Debussy

Vaslav Nijinski créera en 1912 un tableau chorégraphique sur la musique de Debussy. Dans cette première chorégraphie signée pour les Ballets russes, le danseur étoile s’inspire des vases à fond noir helléniques pour en dégager une gestuelle nouvelle. Celle-ci occulte l’effet de profondeur et donne beaucoup de fil à retordre aux danseurs, qui doivent placer tête et jambes de profil par rapport au public alors que buste et bras sont de face. Même si le ballet devait faire scandale à l’époque, il fait aujourd’hui partie des grands classiques du répertoire.


Igor Stravinski

Né à Oranienbaum (près de Saint-Pétersbourg) le 17 juin 1882

Mort à New York le 6 avril 1971


L’Oiseau de feu, suite (1945)


L’Oiseau de feu marque un tournant dans l’histoire des Ballets russes. Plutôt que d’adapter la chorégraphie à une musique existante, Diaghilev somme Igor Stravinski, alors jeune compositeur, d’écrire une œuvre originale : « Étonnez-moi ! » Mû par le défi, Stravinski se lance aussitôt avec fièvre dans le projet. Il explique dans Chroniques de ma vie :

Tout cela me tentait énormément, me poussait à sortir du cercle étroit dans lequel je me trouvais confiné et à saisir avec empressement l’occasion qui s’offrait de m’associer à ce groupe d’artistes avancés et actifs dont Diaghilev était l’âme et par lequel je me sentais attiré depuis longtemps. Pendant tout cet hiver, je travaillai avec ardeur à mon œuvre et ce travail me mettait en contact continuel avec Diaghilev et ses collaborateurs. La chorégraphie de L’Oiseau de feu était réglée par Fokine au fur et à mesure que je livrais les différents fragments de ma musique.


Le 25 juin 1910, première triomphale : la carrière de Stravinski est lancée. L’année suivante, il collabore de nouveau avec Diaghilev et écrit Petrouchka. En 1913, ce sera le choc du Sacre du printemps.


Stravinski est particulièrement habile dans le traitement musical de cette histoire inspirée de vieux contes russes. Les personnages humains du conte (Ivan et les princesses) se voient offrir des mélodies empruntées au répertoire populaire tandis que les personnages fantastiques (l’oiseau de feu, Kostcheï) sont enveloppés d’harmonies très chromatiques et d’une instrumentation riche. Tous sont associés à une symbolique sonore : Kostcheï aux timbres graves, les treize princesses à des cercles de motifs, l’oiseau de feu à des jeux de trémolos, des harpes et des bois clairs et Ivan au cor.

Au plan chorégraphique, L’Oiseau de feu pave la voie au ballet moderne par sa dimension expressive. « Dans ce ballet j’éliminai totalement les mouvements de mains stéréotypés et la pantomime habituelle au développement de l’intrigue et je racontai l’histoire avec l’action et la danse », explique Michel Fokine dans ses Mémoires.

Nous entendrons ce soir la troisième suite que Stravinski devait tirer de la partition originale du ballet.


Nikolaï Rimski-Korsakov

Né à Tikhvin (près de Novgorod) le 18 mars 1844

Mort à Lyubensk (près de Saint-Pétersbourg) le 21 juin 1908


Shéhérazade, suite symphonique opus 35


Écrite et créée à Saint-Pétersbourg en 1888, Shéhérazade est l’une des œuvres les plus populaires de Rimski-Korsakov. Inspirée des contes des Mille et Une Nuits, cette suite symphonique en quatre mouvements se veut une évocation de l’univers merveilleux de Shéhérazade plutôt qu’une narration précise de ses aventures. Dans la notice de la partition publiée, Rimski-Korsakov indique :

Le sultan Shahryar, persuadé de la perfidie et de l’infidélité des femmes, jura de faire mettre à mort chacune de ses épouses après la première nuit. Mais la sultane Shéhérazade réussit à sauver sa vie en le captivant par des histoires qu’elle lui raconta pendant mille et une nuits. Pris par la curiosité, le sultan remettait de jour en jour l’exécution de son épouse et finit par y renoncer définitivement. Shéhérazade lui conta bien des merveilles, en citant les vers des poètes et les textes des chansons, et en imbriquant les histoires les unes dans les autres.

Deux thèmes, l’un suggérant le sultan Shahryar (fortissimo des cuivres à l’unisson), l’autre Shéhérazade (violon solo) et plusieurs éléments thématiques issus d’un même motif traduisent avec brio cet enchaînement d’histoires.

Le ballet s’éloigne volontairement de l’intrigue suggérée par le compositeur en la dramatisant. Le troisième mouvement, jugé trop méditatif, est supprimé, malgré les protestations du compositeur. Le personnage de Shéhérazade n’apparaît plus que dans le titre et le ballet est centré sur l’histoire de l’esclave infidèle Zobeïde qui défie l’interdiction du sultan et ouvre le harem aux esclaves noirs. La sensualité, la volupté et la violence suggérées par la chorégraphie de Fokine, la présence scénique renversante de Nijinski et d’Ida Rubinstein dans les rôles principaux ainsi que les décors et costumes de Léon Baskt envoûtent le public lors de la première, le 4 juin 1910. Le ballet restera longtemps au programme de la compagnie, inspirant même le peintre Jacques-Émile Blanche et le créateur de mode Paul Poiret.



(OSM, novembre 2006)

Aucun commentaire: